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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 20:36

La traduction, cet « art

de la disparition »


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


En regroupant les traducteurs ou en finançant leur travail, la maison Antoine-Vitez défend, depuis vingt ans, ce que son directeur artistique appelle « l’art de la disparition ». Lui-même traducteur (de l’allemand au français), Laurent Muhleisen a signé la traduction des « Criminels » de Ferdinand Bruckner mise en scène par Richard Brunel * (actuellement en tournée). Dans son bureau à la Comédie-Française où il travaille comme conseiller littéraire et théâtral, le traducteur évoque cet art qui n’est pas toujours reconnu à la hauteur de l’enrichissement qu’il apporte au monde du théâtre… au point que d’aucuns ont cru pouvoir s’en passer.

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Laurent Muhleisen | © Marie Barral

Les Trois Coups. — À l’oreille, votre traduction des Criminels de Ferdinand Bruckner (1891-1947) est très moderne, alors que le texte original date des années 1920. Quel est l’objectif quand vous traduisez : coller au plus près du texte ou au contraire s’en écarter pour mieux en restituer sa valeur ?

Laurent Muhleisen. — Il faut trouver l’équilibre entre le fait de rendre hommage à la langue de l’auteur, respecter son souffle, son rythme, sa poésie, et traduire pour son époque, la langue d’arrivée étant celle du public. La question du traducteur est la suivante : qu’est-ce que je peux garder et accueillir de l’étranger, quelles structures, quelles inversions de phrases ? Pour moi, la remarque « on dirait que ça a été écrit en français » n’est pas un compliment. La trop grande adaptation est à mon avis un principe d’ethnocentrisme : l’intérêt est au contraire d’accueillir quelque chose de l’étranger.

Les Trois Coups. — Il existait déjà une traduction française des Criminels datée des années 1930. Quelles différences entre les deux ?

Laurent Muhleisen. — J’ai lu la traduction de Ninon Steinhof et André Mauprey… pour me rendre compte à quelle point elle était datée des années 1930 justement. Les pratiques de traduction dépendent toujours de leur époque. De plus, il y avait un énorme décalage culturel entre l’Allemagne des années 1920 en la France des années 1930. L’Allemagne qui vient de perdre la guerre est une jeune démocratie où tout s’essaye, se débat, où le théâtre est lui-même un instrument d’édification. La France des années 1930 ne connaît pas cette rupture entre tradition et modernité. Or l’écriture de Bruckner est directe, presque cinématographique, en tout cas d’une modernité absolue. Le dramaturge maîtrise très bien les différents registres de vocabulaire, celui de la justice par exemple, ou celui des gens du peuple : dans son texte, la gouvernante Mimi parle véritablement comme une poissonnière.

En outre, dans le troisième acte, au cours de la scène entre Frank Berlessen et Alfred Fischau, le mot « sexualité » est clairement mentionné. La traduction française des années 1930 tourne autour de la question sans la nommer. De manière générale, elle suit la tradition des drames réalistes français de l’époque, teintés d’une dimension mélodramatique, avec des tournures de phrases ampoulées, etc.

Les Trois Coups. — Quelles sont les spécificités de la traduction théâtrale, comparativement à d’autres genres littéraires ?

Laurent Muhleisen. — D’une part, il y a plus d’intermédiaires entre le traducteur et le receveur (le spectateur) que pour la traduction d’un roman, par exemple. D’autre part, le canal que prend le texte pour arriver au cerveau du destinataire diffère : aux yeux s’ajoutent les oreilles. Aussi, je lis à voix haute ce que je traduis. Cela n’est pas toujours suffisant. Après deux mois de travail solitaire pour traduire les Criminels, Richard Muler et les comédiens m’ont fait savoir ce qu’ils n’arrivaient pas à comprendre (parce que c’était hors de nos références françaises) ou à dire, à cause d’allitérations malheureuses, par exemple. J’ai donc ajusté la traduction.

Les Trois Coups. — Depuis sa création (1991), en réunissant des linguistes, des éditeurs, des metteurs en scène, des conseillers littéraires, des acteurs et des praticiens du théâtre, la maison Antoine-Vitez a permis la traduction de près de 900 textes. Sur son site, il est indiqué que le comité littéraire de la maison choisissait de soutenir financièrement la traduction de textes « d’une grande qualité » et qui lui semblent « les plus à même d’intéresser le public français ». Pouvez-vous préciser ?

Laurent Muhleisen. — La maison Antoine-Vitez a permis de porter à la connaissance du théâtre français des textes qui a priori n’entraient pas dans le circuit commercial habituel. Elle a favorisé la traduction et la circulation d’auteurs alors inconnus tels que Daniel Keene [dramaturge australien] et de Hanokh Levin [dramaturge israélien].

Le fait que cela doive « intéresser le public français » signifie que nous choisissons de favoriser la traduction de textes susceptibles de trouver un débouché sur un plateau théâtral en France.

Les Trois Coups. — Quel statut et quelle reconnaissance pour ces travailleurs de l’ombre ?

Laurent Muhleisen. — Les traducteurs sont très souvent maltraités, toutefois en France moins qu’ailleurs. Là, ils ont suivi le mot de Marx – « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » – en se regroupant par exemple autour de la maison Antoine-Vitez ou du Collège international des traducteurs à Arles (C.I.T.L.). En France, le traducteur perçoit des droits d’auteur, car il est considéré comme l’auteur d’une œuvre dérivée. Chez le public, comme dans le milieu, le traducteur n’est pas toujours reconnu. Au contraire, son nom est souvent oublié.

Précisons qu’il existe un paradoxe de la traduction : on ne peut servir mieux un auteur qu’en disparaissant derrière lui. Plus le boulot produit est énorme, moins on est visible. Ce travail, devenu invisible, doit être reconnu.

Les Trois Coups. — Son nom est oublié, voire son intérêt… ?

Laurent Muhleisen. — Dans les années 1990, Patrice Chéreau décide de monter le Temps et la Chambre [1988], texte du dramaturge allemand Botho Strauss. Il existe déjà une traduction du texte, de Claude Porcell, mais elle ne convainc pas Patrice Chéreau. Il demande alors à Michel Vinaver – qui ne parle pas allemand –, une version française du texte. Michel Vinaver l’écrit grâce à quelques passages qui lui ont été traduits mot à mot et en interrogeant les uns et les autres. L’histoire se reproduit lorsque Luc Bondy décide de mettre en scène Viol de Strauss [pièce créée en 2005]. Michel Vinaver, auquel il s’adresse aussi pour une version française, n’a pas assez de passages traduits mot à mot, du coup il invente, il interprète. Si bien que Luc Bondy, qui connaît le texte en allemand, se rend vite compte que la version française est éloignée du texte de Strauss… Il repasse donc dessus.

Ironie du sort, ces deux pièces ont été montées à L’Odéon, « le théâtre de l’Europe »… À la maison Antoine-Vitez, notamment, nous luttons pour faire cesser de telles pratiques.

Les Trois Coups. — Vous avez contribué à la fondation du réseau international des traducteurs T.E.R. (« Traduire éditer représenter »).

Laurent Muhleisen. — L’objectif de ce réseau lancé il y a une dizaine d’années est de favoriser les échanges entre traducteurs, afin que nous soyons des « passeurs » dans tous les sens du terme. Ainsi, j’ai rencontré un metteur en scène roumain qui montait une pièce danoise pour l’avoir auparavant lue dans sa traduction française. Nous voulons faciliter les rapports entre les cultures, qu’ils soient directs ou non. Le réseau n’ayant jamais bénéficié de financements stables, nous organisons des rencontres au coup par coup.

Les Trois Coups. — Prôneriez-vous la fin des pièces en version originale sous-titrée ?

Laurent Muhleisen. — Voire une pièce en V.O. ou une pièce traduite sont deux expériences différentes. La première peut être très belle, mais il faut que le sous-titrage soit réalisé par de bons traducteurs, ce qui n’est pas toujours le cas… Dans le cas d’une pièce traduite, l’accueil que vous faites de l’étranger n’est pas le même, il est plus fort, et vous vous appropriez davantage la pièce dans ce cas. La traduction consiste à mettre en présence deux cultures différentes pour les faire s’interpénétrer. Or la culture, dont l’objectif est de tendre à l’universalité, est par son essence le produit d’interpénétrations.

Les Trois Coups. — Vous avez traduit, entre autres, tous les textes de Dea Loher, qui est comptée en Allemagne parmi les dramaturges les plus reconnus. S’habitue-t-on à l’écriture d’un auteur ?

Laurent Muhleisen. — Non. Je connais très bien Dea, j’échange avec elle (comme avec tous les auteurs vivants que je traduis), je sais en partie ce qui l’anime quand elle écrit. Toutefois, à chaque œuvre, les grands auteurs remettent en cause tout leur système de langue. Ils explorent la langue. Je redécouvre donc à chaque pièce de Dea Loher de nouveaux mondes, ce qui est jouissif. 

Propos recueillis

Par Marie Barral


* Laurent Muhleisen n’a pas bénéficié du soutien financier de la maison Antoine-Vitez (dont il est le directeur artistique salarié) pour traduire les Criminels. Les traducteurs sont payés par la maison Antoine-Vitez pour travailler sur leur texte pendant environ six semaines en moyenne, à plein temps. Quant à la maison, qui est une association, elle vit essentiellement de financements étatiques ou de collectivités territoriales.


Maison Antoine-Vitez

Centre international de la traduction théâtrale

Contact : 134, rue Legendre • 75017 Paris

01 42 63 44 50

Site : www.maisonantoinevitez.fr

Les Criminels, de Ferdinand Bruckner

Éditions Théâtrales, 2011

Traduction : Laurent Muhleisen

Contact éditeur : 20, rue Voltaire • 93100 Montreuil-sous-Bois

01 56 93 36 70

Site : www.editionstheatrales.fr

Mise en scène : Richard Brunel

Assistant à la mise en scène : Caroline Guiela Nguyen

Avec : Cécile Bournay, Angélique Clairand, Clément Clavel, Murielle Colvez, Claude Duparfait, Françis Font, Mathieu Genet, Marie Kauffmann, Martin Kipfer, Valérie Larroque, Sava Lolov, Claire Rappin, Laurence Roy, Thibault Vinçon, Nicolas Hénault, Gilbert Morel

Scénographie : Anouk Dell’Aiera

Costumes : Benjamin Moreau

Lumière : David Debrinay

Son : Antoine Richard

Dramaturgie : Catherine Ailloud-Nicolas

Collaboration artistique : Thierry Thieû Niang

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Site du théâtre : www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 8 février au 2 mars 2013 à 20 h 30, le mardi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 3 heures

29 € | 24 € | 14 €

Tournée :

– Théâtre national de Toulouse, du 13 au 15 mars 2013

– Comédie de Clermont-Ferrand, du 27 au 28 mars 2013

– Théâtre du Nord à Lille, du 4 au 12 avril 2013

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