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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 20:11

La force du conte


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Au cimetière du Père-Lachaise. La journaliste est assise sur une tombe, couronnée d’un médaillon de bronze. Olivier Py, en habit de poète, arrive à grandes enjambées.

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Olivier Py | © Carole Bellaïche pour le Festival d’Avignon

Olivier Py : Bonjour.

La journaliste : Bonjour. Vous avez trouvé facilement ?

Olivier Py : À dire vrai, pas vraiment.

La journaliste : Ce pauvre Théophile (1) est assez oublié.

Olivier Py : Il a pourtant une jolie tombe… Alors, de quoi parle-t-on ?

La journaliste : J’ai réalisé tout à l’heure que j’avais connu ma première pièce de vous à l’âge de douze ans, c’était…

Olivier Py : … Je dirais, sans surprise, le Diable, la Jeune Fille et le Moulin ?

La journaliste : Exact !

Olivier Py : Elle est drôle, mon aventure avec le théâtre pour enfants ! Il y a maintenant des générations de jeunes gens qui le connaissent alors que, lorsque je me suis attaqué à Grimm, je ne pensais pas aller bien loin. Au final, c’est peut-être cela qui restera parmi tout ce que j’aurai écrit.

La journaliste : C’est une partie de la force des contes, la résistance à l’érosion…

Olivier Py : Ce fut également l’étonnement de Grimm. Au départ, j’avais envie d’en écrire un par an et puis je n’ai pas pu tenir le rythme. C’est vraiment dommage. Le Diable, la Jeune Fille et le Moulin est une pièce pour petites filles. J’en avais tout à fait conscience quand je l’ai écrite. C’est pour cela que j’ai ensuite publié l’Eau de la vie à destination des garçons. Il y a aussi la dernière parue, la Vraie Fiancée, que j’ai travaillée à L’Odéon. C’est une sorte de manuel de survie au chagrin d’amour, si jamais cela vous arrive, jetez-y un coup d’œil… Je vous assure !

La journaliste : Je l’ai lue. Sans chagrin d’amour, mais je l’ai lue. Ce qui m’a frappée, pour aller dans votre sens, c’est qu’il y a beaucoup d’espoir dans cette pièce. Le Prince reconnaît la Jeune Fille à la fin, la mémoire lui revient…

Olivier Py : Oui, il revient. L’envoûtement de la Marâtre est brisé.

La journaliste : Particulièrement atroce, cette belle-mère, d’ailleurs. Avec cette poupée de cire qu’elle fait passer pour sa fille, en réalité morte des années auparavant…

Olivier Py : Absolument horrible !

La journaliste : Vous conviendrez tout de même que cette pièce est loin d’être aussi dure que le Diable, la Jeune Fille et le Moulin. En comparaison, la Vraie Fiancée est une balade de santé !

La voix de Théophile, récitant : « Sans secours, sans réconfort aucun, sans espoir et sans but. Sur ma tête une rangée de nuages sales. Entre mes pieds, un entrelacs de ronces sèches. Je ne suis jamais venue ici. Personne ne me connaît. Je vais chanter la vieille complainte. Aucun son ne sort de ma bouche. Ma chanson aussi m’a abandonnée. La nuit hésite encore à s’abattre sur moi. Que reste-t-il ? Rien, alors j’écoute. » (2)… C’est fort beau, cette voix d’enfant.

La journaliste, gênée : Théophile, tu avais promis… Je suis désolée, c’est un mort qui a du mal à se taire.

Olivier Py, tout à fait détendu : Ne vous en faites pas, ça va. Merci. Pardon, mais n’êtes-vous pas un critique surtout occupé de peinture ?

La voix de Théophile Thoré : Si, mais je tiens pour une certitude que le romantisme est universel. D’ailleurs, lisez mon épitaphe.

Olivier Py, lisant : « He was a man »… Hamlet ?

La voix de Théophile Thoré : Oui ! Du théâtre, donc, mais j’ai tronqué les vers (3), il faut tout de même raison garder !

Tous deux rient.

La journaliste, décontenancée : Bon euh, si vous le voulez bien, revenons…

Olivier Py, se reprenant : Vous avez raison… Oui. Effectivement le Diable, la Jeune Fille et le Moulin est une pièce très violente. Je m’en suis rendu compte bien plus tard, mais en réalité c’est une pièce sur l’inceste. Une thématique qui m’obsède, comme vous le savez. Des années après l’avoir écrite, je me suis dit que, sans le vouloir, j’avais une fois de plus écrit là-dessus.

La voix de Théophile : Ce père qui coupe les mains de sa fille sur ordre du diable, en effet c’est assez métaphorique.

Olivier Py : C’est intéressant ce que vous dites…

La journaliste, tentant de reprendre le contrôle de la conversation : Je me souviens qu’avoir joué cette pièce a été compliqué, il y manquait pour nous, jeunes comédiens, quelque chose en termes de sens.

La voix de Théophile : … Mais du coup la pièce se ressent d’un non-dit très fort.

La journaliste : … Ou une sorte de flottement, d’incompréhension et une terreur aussi de ce que recouvrait ce flottement…

Olivier Py : En fait, je voulais parler des blessures de l’enfance, de l’enfance maltraitée. C’est un sujet qui me touche beaucoup et dont on parlait assez peu à l’époque, contrairement à aujourd’hui.

La voix de Théophile, toussotant : Vous permettez ?

La journaliste, résignée : Je t’en prie.

La voix de Théophile : L’Ange dit : « Tous les malheurs du monde se sont abattus sur elle, mais elle ne pense qu’à se saouler d’une petite poire. Ce doit être cela avoir faim. » (4). C’est une belle élégance. Bouleverse l’adulte sans évincer l’enfant. Vous êtes un sacré romantique, si je puis me permettre, et d’un lyrisme assez peu de votre époque.

Olivier Py : Je le revendique ! Gentiment. Quant à vous, vous êtes un mort fort peu convenable.

La voix de Théophile : Attention, le garde-chiourme !

Le gardien, furieux : Dites-donc, il ne faut pas vous gêner ! C’est un cimetière ici, pas le café des Sports ! Ouste ! Allez !

La journaliste et Olivier Py se lèvent et sortent sous le regard courroucé du gardien. 

Lise Facchin


Voir aussi Entretien exclusif avec Olivier Py, acte I

Voir aussi Entretien exclusif avec Olivier Py, acte II


(1) Théophile Thoré est un important critique d’art du xixe siècle. Il fut parmi les suiveurs de Delacroix et du romantisme, et connut un engagement politique, assez rare parmi ceux de sa profession, pendant les révolutions de 1830 et de 1848.

(2) Le Diable, la Jeune Fille et le Moulin, d’Olivier Py, L’École des loisirs, coll. « Théâtre », Paris, 1995, p. 26.

(3) Hamlet de Shakespeare, acte I, scène ii, « He was a man, take him from all and all, / I shall not look upon his like again. » (Traduit par « C’était un homme, pour tout dire en un mot, tel que je ne reverrai plus son pareil ».)

(4) Le Diable, la Jeune Fille et le Moulin, d’Olivier Py, L’École des loisirs, coll. « Théâtre », Paris, 1995, p. 30.


Le Diable, la Jeune Fille et le Moulin, d’Olivier Py, L’École des loisirs, coll. « Théâtre », Paris, 1995, 62 pages.

L’Eau de la vie, d’Olivier Py, L’École des loisirs, coll. « Théâtre », Paris, 1999

La Vraie Fiancée, d’Olivier Py, Actes Sud-Papiers, coll. « Heyoka Jeunesse », Paris, 2008, 71 pages

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