Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 23:15

Entretien

avec Pierre-Marie Cuny (2)


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Le « théâtre des habitants », ou « comment conjurer le fossé entre ceux qui viennent et ceux qui ne viennent pas ».

Pierre-Marie Cuny. — « Le théâtre des habitants », c’est le titre du projet que j’ai soumis à la municipalité quand je me suis présenté en mai 2008. Quel est ce concept ? C’est très simple. C’est la question que je me suis toujours beaucoup posée, celle du non-public. Je m’explique. Le théâtre, un lieu de diffusion artistique, accueille du public. Il y a un public spécialisé, un public plus disparate, et puis pas de public du tout. Des gens qui ne viennent pas au théâtre, soit parce qu’ils n’en ont pas envie – je respecte –, soit parce qu’ils ont peur de s’y embêter – je respecte aussi –, soit parce qu’ils se disent « c’est pas pour moi », parce qu’on ne pousse pas la porte d’un théâtre comme on pousse la porte d’un cinéma. Ou soit parce qu’ils disent « je ne peux pas me le payer » : problème de politique tarifaire. Et, moi, je me suis dit : « Mais comment un théâtre ou un lieu de diffusion pourrait-il aussi avoir affaire avec le « non-public » » ? Parce que, après tout, avant de traiter de la chose artistique, on traite de la chose « culturelle ». D’ailleurs, toutes ces pièces de théâtre, tous ces spectacles chorégraphiques, tous ces concerts, nous parlent du monde, du monde culturel, de ce qui s’est passé, de l’ambiance du dix-septième siècle, du « monde comme il va », comme disait Voltaire, etc.

« la Cagnotte » | © Bellamy

Je me suis donc demandé s’il n’y aurait pas une activité que le théâtre pourrait inventer, qui permettrait d’aller à la rencontre des habitants. Eh bien, on l’a fait, à travers un des volets de mon projet qui s’appelle « ce quotidien si particulier ». Je me suis dit : « Tiens, est-ce que le théâtre pourrait aussi aller à la rencontre des habitants de toutes générations, de tous milieux sociaux, de tous quartiers, et, avec des volontaires, bien sûr, avoir des échanges sur des thématiques annuelles ? ». Et, cette année, l’échange a porté, avec dix-sept habitants, sur le temps et le métier. On est allé dans les conseils de quartier – il y a sept conseils de quartier à Fontainebleau – et on s’est présenté. Quand je dis « on », c’est moi et l’équipe en résidence qui est là, le Théâtre du Barouf. J’avais dis au Théâtre du Barouf que, dans mon projet, j’avais ce volet « ce quotidien si particulier », avec cette idée de collectage de paroles, de témoignages sur des thèmes universels. Il ne s’agit pas d’aller voir les gens pour leur demander s’ils aiment ou pas Fontainebleau, le maire ou je ne sais quoi. Au contraire, cela portait sur des thèmes universels. Cela pourrait se passer à New York, à Hong-Kong, à Marseille, à Alger : « le temps et le métier », c’est universel. Et j’ai dit au Barouf : « À partir de là, comment pouvez-vous travailler sur le sujet ? ». Ils m’ont répondu : « On va réfléchir ». Ils sont revenus et m’ont proposé d’aller dans les conseils de quartier, de se présenter et de présenter leur projet de collectage de parole, et de collectage filmé, aussi. C’est ainsi que dix-sept personnes, femmes, enfants, hommes, de tous les âges se sont portées volontaires pour des entretiens individuels, à des rendez-vous fixés avec le Barouf, sous forme de portraits filmés, sur le temps et le métier. Le Barouf pensait qu’ils allaient interviewer chaque personne pendant une demi-heure. En fait, ça a duré deux heures, deux heures et demie !

De là, il a fallu qu’ils tirent sept portraits, parce qu’on voulait illustrer les sept quartiers. Et, dans ces sept portraits, ils ont tiré de ces deux heures et demie d’entretien, une demi-heure des moments les plus profonds, sensibles, humoristiques… sans changer un seul mot, y compris avec les hésitations, les retours en arrière, etc. Ils ont écrit – pas réécrit – cela. Ensuite, ils ont confié ces textes à des comédiennes et comédiens qui se rapprochaient de ces personnes, en termes de génération.

On avait décidé, en amont, d’avoir trois étapes pour restituer ces portraits au public. Il y a eu toutes les vacances pour retravailler sur les textes. Ensuite, on est passé à la restitution. Et, là, pendant tout le mois de septembre, on a fait du théâtre à domicile. C’est-à-dire qu’on a demandé à quatorze domiciles – appartements, maisons… – de nous accueillir, d’avoir la liberté d’inviter le voisin, la voisine, l’ami… et d’accueillir un portrait. Et c’est ainsi que les sept portraits, deux fois représentés, sont passés dans quatorze domiciles. Dans ces domiciles, on avait beaucoup de gens qui ne viennent jamais au théâtre. Puis, mi-octobre, on fait du théâtre de quartier, c’est-à-dire que les sept personnages qui étaient jusqu’à présents individuellement présentés dans des domiciles vont être présentés ensemble avec une esquisse de mise en scène dans des salles de fortune dans les quartiers, qu’on va équiper, comme des salles de classe. Enfin, on va faire la création, avec une mise en scène, des lumières, etc., au théâtre, les 27 et 28 novembre.

« la Cagnotte » | © Bellamy

Ça, c’est ce que j’appelle le théâtre des habitants. C’est-à-dire, comment le théâtre est sorti de ses murs pour aller à la rencontre des habitants de manière à collecter une parole et une oralité et à rencontrer le tout-venant. Vous venez ou pas au théâtre, peu importe. Ça vous intéresse de parler avec nous du temps et du métier ? Allez, on y va. Et alors, tout d’un coup, ces personnes, sachant quand même que c’est le théâtre qui organise ça, se disent : « Tiens, moi je ne vais peut-être pas au théâtre, mais je connais des gens du théâtre ». Et, déjà, il y a une proximité, il y a un effet social. Et c’est ça que j’essaie un tout petit peu de développer pour conjurer ce fossé qui existe quelquefois entre ceux qui viennent et ceux qui ne viennent pas. Alors, l’année prochaine, ce sera peut-être un autre projet, un autre « quotidien si particulier », peut-être à travers, non plus de l’oralité, cette fois-ci, mais des ateliers d’écriture.

L’exemple du quartier du Bréau : j’ai « inventé » un dispositif. J’ai demandé à ce qu’il y ait une personne par quartier qui soit correspondant pour le théâtre. Je suis allé voir mon correspondant au Bréau. Il s’appelle José Tenda, un Zaïrois qui est un peu le leader de ça. Il m’a dit : « Pierre-Marie, pas d’appartements cette année. Tu impressionneras trop les gens. Ils ne vont pas vouloir, ils ont trop peur. Tu sais, le théâtre, ils y vont jamais. ». C’est dur à entendre. Moi, la sociologie du Bréau, je ne la connais pas suffisamment, je sais qu’elle est différente, mais c’est tout. Donc, pour la première année, on a proposé le spectacle à la bibliothèque du Bréau. On y a fait la restitution des portraits filmés du Barouf, deux fois de suite. Les gens sont venus, mais dans un lieu qui était public. On leur a parlé de la démarche et peut-être l’année prochaine commenceront-ils à ouvrir leur porte. Mais il fallait qu’ils nous connaissent, nous reconnaissent… Nous, on arrive avec notre théâtre, nos moyens… Et c’est vrai que la sociologie du Bréau tranche complètement avec les autres quartiers de Fontainebleau ! 

Recueilli par

Céline Doukhan


Théâtre de Fontainebleau • 6, rue Denecourt • 77300 Fontainebleau

Responsable : Pierre-Marie Cuny

Réservations : 01 64 22 26 91

Courriel : theatre.fbleau@wanadoo.fr

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Rechercher