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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 14:55

De l’origine des espaces

 

En rupture avec la sentence de Jean qui veut qu’au commencement fut le verbe, Philippe Quesne et sa compagnie Vivarium Studio expérimentent une dramaturgie où le mot n’a pas la préséance sur les autres signes. « Big bang », la dernière création de la compagnie, est un récit des origines sous les auspices d’une onomatopée de bande dessinée.

 

philippe-quesne victor-tonelli

Philippe Quesne | © Victor Tonelli

 

Les Trois Coups.— Les 6 et 7 janvier sera représentée au Maillon votre dernière création, Big bang. On s’étonne qu’une onomatopée puisse figurer le commencement et la fin, le grave et le léger. Qu’est-ce qui vous l’a inspiré ?

Philippe Quesne.— Notre travail d’écriture démarre souvent avec le titre. Cela fait sept années qu’avec cette équipe on invente des spectacles, qu’on travaille à la manière de petits chercheurs, à partir d’un thème qui est contenu dans le titre. L’envie de relater une partie de l’histoire humaine vient à la fois de l’onomatopée qui situe nos origines et de l’analogie évidente du mot avec l’idée de création. Le spectacle relate en accéléré un petit groupe d’hommes qui s’empare de l’histoire du monde et qui raconte en une heure et quart une sorte de théorie de l’évolution à sa manière, de façon très simple. À la fois un sujet immense et minuscule. Tout a commencé sur l’idée, un peu ironique, que l’on puisse situer l’origine de l’humain sur un son de bande dessinée, ce qui a peut-être aussi guidé une partie du travail. On commence souvent les répétitions sans rien savoir, avec des bouts d’essais, prolongeant souvent des questions présentes dans les autres pièces, notamment sur la place de l’humain dans le monde, et sur ce qui dépasse l’humain.

 

Les Trois Coups.— Pour en revenir à vos anciens spectacles, vous dites souvent que votre processus de création débute là où finissent vos anciennes pièces.

Philippe Quesne.— C’est plutôt anecdotique, sauf peut-être pour les spectateurs qui ont loupé un épisode précédent (rires). C’est surtout un jeu avec le répertoire qu’on a constitué depuis sept ans. J’ai souvent pour habitude de reprendre un motif, un matériau ou une allusion à un spectacle passé. Parce qu’en fin de compte, c’est très particulier de travailler avec le même ensemble d’acteurs, des acteurs qui vieillissent avec la compagnie, et, immanquablement, il y a des séquences ou des matériaux qu’on retrouve d’une pièce à l’autre. C’est un peu un théâtre en kit. Pour ceux qui connaissent les autres pièces, on retrouve par exemple la voiture. Mais cette fois retournée, comme dans un monde renversé après un accident. J’aime bien cette idée de recyclage, de motifs qu’on retrouve comme en musique, qu’on module selon les pièces.

 

Les Trois Coups.— Ces mots de « recherche », de « recyclage », « d’artisanat », de « ressassement » même, reviennent souvent chez vous. Faudrait-il les renvoyer au caractère expérimental de la compagnie qu’est Vivarium Studio, à ce que l’on pourrait appeler l’artiste collectif, pour détourner une formule de Bourdieu ?

Philippe Quesne.— C’est vrai qu’il y a une manière artisanale d’inventer les spectacles. L’équipe se compose d’acteurs, mais pas uniquement. Beaucoup de gens viennent des arts plastiques, j’en suis moi-même issu (des Arts décoratifs de Paris, N.D.R.). J’ai toujours essayé d’inventer des spectacles avec une petite communauté d’humains. On se réunit dans le but de s’emparer d’un sujet et d’inventer ensemble avec ce qu’on sait faire et ce qu’on peut faire. Tel est peut-être aussi le double thème du spectacle : pour le spectateur, ce serait la liberté d’observer, comme dans un atelier, un petit monde d’individus qui s’empareraient d’un thème. Le dispositif scénique compte beaucoup dans l’écriture. À ce sujet, je parle souvent d’espace-atelier : sans définir qui sont ces personnages qu’on a sous les yeux, l’on voit des gens, des artistes qui s’emparent d’un sujet et qui osent rêver dessus, vivre dans une certaine forme de poésie, jusqu’à s’émouvoir de bateaux gonflables, de fumée, de lumière, de musique. Ce côté artisanal, on pourrait aussi l’expliquer par le fait que beaucoup des productions de la compagnie ont vu le jour dans des espaces qui n’étaient pas des théâtres, et c’est encore le cas pour Big bang.

 

Les Trois Coups.— Vous dites dans un entretien, que vous aspirez à un théâtre « avec moins de dialogues et davantage de commentaires, de narration, de légendes, de musique ». Est-ce là une façon de faire du théâtre entre les répliques ?

Philippe Quesne.— J’ai été longtemps scénographe et décorateur de spectacles disons plus traditionnels, partant d’un texte. Ce que j’essaie de faire, c’est un théâtre qui ferait la place à ce qui est parfois laissé de côté, à des présences d’acteurs dans des lieux. Un théâtre où les ingrédients de la scène jouent tous, que ce soit la musique ou la lumière, les matériaux ou les acteurs. Sur Big bang, qui marque une évolution dans notre théâtre, il y a encore moins de dialogues que d’habitude. Ce n’est pas le dialogue qui fait avancer l’action, ce ne sont pas les mots qui créent une tension dramaturgique. C’est un théâtre qui est peut-être plus ouvert, qui essaie de prendre en compte les ingrédients de la scène. Et, pour moi, les présences, les placements, le rythme des comédiens sont très importants. Parfois, c’est comme une sorte de chorégraphie, même si ce sont des déambulations, des présences. Ça compte beaucoup dans l’écriture. Ce ne sont pas des pièces qui partent d’un manuscrit, et plus que jamais avec Big bang, il s’agit de tableaux vivants et de situations qui sont, pour le spectateur, autant de petits mondes à observer. Je fais souvent la comparaison avec l’entomologie : l’humain qui observe la vie des animaux et des insectes s’identifie ou se reconnaît dans ce qu’il observe. La fascination que j’ai au théâtre, c’est de pouvoir observer librement un monde évoluer, et c’est le cas dans Big bang.

 

Les Trois Coups.— Cette façon de mettre de côté l’écriture, est-ce une manière d’axer votre théâtre sur l’acte de représenter ?

Philippe Quesne.— Oui, sans doute et aussi parce que je considère l’écriture au sens large. Finalement, nous évoluons dans une partition très précise, faite de placements et de repères sur la musique, la lumière. Ce n’est pas nouveau : le théâtre n’a jamais fait l’économie d’un tel travail. Chez Beckett, il y a des choses extrêmement rigoureuses, sans le moindre mot. Ce n’est pas un théâtre qui s’est inventé contre un autre. C’est peut-être juste qu’en France, il y a plus de clivages. On appelle « théâtre » ce qui se nourrit essentiellement d’un texte. En ce qui nous concerne, on essaie d’inventer un petit laboratoire. Et au hasard des pièces, ça nous amène à plus ou moins de dialogues. De plus, on a la chance de créer les pièces en partenariat à l’étranger. On se demande alors quelle langue parler. Dans le cas de Big bang, la pièce a été créée à Berlin en juillet 2010. Parfois, les quelques mots prononcés repassent en allemand, reviennent en anglais. L’écriture, elle, consiste à introduire et à faire prendre conscience de tous les signes au théâtre. C’est toute la magie de composer des spectacles.

 

Les Trois Coups.— Cela peut paraître paradoxal de vouloir traiter l’histoire de l’humanité par une dramaturgie qui n’accorde pas plus d’importance que cela à la parole.

Philippe Quesne.— Dans l’observation des mondes qu’on propose, il arrive que l’on se reconnaisse, s’identifie, se projette. Cela me fait plaisir quand les spectateurs se sont donné leur propre histoire, leur propre lecture du spectacle. Il est étonnant de voir comment s’emparer d’une grande histoire peut devenir une toute petite chose : dans Big bang, il y a aussi des raccourcis temporels. Je me suis rendu compte qu’à partir du moment où l’homme apparaît sur la Terre, il est quasiment conscient de son propre naufrage, de sa disparition. C’est à la fois drôle et grave. Dans le spectacle, il y a ce jeu où l’on passe très vite de l’homme préhistorique au naufragé : on s’aperçoit que pour passer de Cro-Magnon à Robinson, il suffit d’enlever la peau de bête. La barbe demeure. Cela symbolise assez bien ce raccourci de l’histoire, cette conscience qu’ont eue très tôt les humains de se trouver sur terre pour peu de temps. De ce point de vue, le spectacle va très vite de l’apparition des hommes aux cosmonautes, ces derniers un peu hébétés, plus proches des personnages de Beckett que des découvreurs de nouveaux espaces. Avec les acteurs, on parle souvent d’atelier de recherche : de gens qui expérimentent sur scène, qui dessinent, qui écoutent de la musique, qui boivent un verre, qui grignotent, qui vivent aussi comme dans un monde un peu autonome.

 

Les Trois Coups.— On a déjà dit à propos de vos pièces qu’elles suivaient le fameux principe de « marabout-bout de ficelle ». Peut-on voir se profiler dans Big bang les linéaments d’une création future ?

Philippe Quesne.— Big bang est pour moi un spectacle nouveau, qui part vers une fin énigmatique. Un peu comme un tableau ou une peinture, les mots disparaissent. Les corps mêmes en viennent à disparaître. Sans vouloir révéler la fin, apparaît une bête verte, étrange, qui nage dans une sorte de bassin. Pour ma prochaine création, j’ai pour projet un spectacle de marionnettes… On m’a par ailleurs commandé pour la première fois une pièce en Allemagne pour un Stadttheater (théâtre municipal, N.D.R.), un système complètement différent de celui d’une compagnie. J’ai à composer une pièce pour 80 techniciens, à Hanovre, au mois de juin prochain. C’est une bascule après huit ans d’artisanat… en comité secret, j’allais dire. Ce serait une manière d’adapter le travail ou, du coup, d’inventer une partition pour un théâtre qui va garder la pièce dans son répertoire. Et ça, c’est très excitant. Et puis d’autres projets, différents. Garder le lien avec les arts plastiques, ce qui m’a parfois amené à créer des installations. Et j’ai envie de conserver cette relation-là au-delà des spectacles qu’on invente. 

 

Propos recueillis par

Christophe Lucchese

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Big bang, de Philippe Quesne

Compagnie Vivarium Studio

Conception, mise en scène et scénographie : Philippe Quesne

Avec : Isabelle Angotti, Rodolphe Auté, Jung Ae-kim, Émilien Tessier, César Vayssié, Gaëtan Vourc’h

Collaboration artistique et technique : Yvan Clédat, Cyril Gomez-Mathieu

Extraits musicaux d’Aki Onda, Bach, Flowers from the Man Who Shot Your Cousin, André Prévin, Aphex Twin, Elmer Bernstein, Armando Trovaioli, REQ, Howe Gelb, Purcell

Production : Vivarium Studio

Coproduction : La Ménagerie de verre (Paris), Hebbel am Ufer (Berlin), Festival d’Avignon, Kunstercentrum Vooruit (Gand), Internationales Summerfestival Hamburg, Les Spectacles vivants, Centre Pompidou (Paris), Théâtre de l’Agora-scène nationale d’Évry et de l’Essonne, NXTSTP (avec le soutien du Programme culture de l’Union européenne) : Festival Baltoscandal (Rakvere), Rotterdamse Schouwburg

Avec le soutien de la région Île-de-France et du Centquatre

La Cie Vivarium Studio est conventionnée par la DRAC Île-de-France, ministère de la Culture

Le Maillon-Wacken • parc des expositions, place du Wacken • 67000 Strasbourg

Réservations : 03 88 27 61 81

Jeudi 6 et vendredi 7 janvier 2011 à 20 h 30

Durée : 1 h 15

19 € | 15 € | 14 € | 10 € | 8 € | 5,50 €

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