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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 16:47

Philippe Minyana, le bruit

du monde et l’odeur des mots


Par Diane Launay

Les Trois Coups.com


Pour les « 48 heures du Théâtre Sorano », le théâtre a ouvert ses portes au public pour lui permettre de découvrir des processus de création contemporains. Au programme de ce week-end, des lectures, des performances, des rencontres et la création en deux nuits de répétitions publiques de « Drames brefs » de Philippe Minyana. Invité d’honneur, celui-ci est l’auteur d’une quarantaine de pièces telles qu’« Inventaires », « Jojo » ou plus récemment « Sous les arbres ». Homme de théâtre complet, il est aussi metteur en scène et acteur. Après avoir animé une master-class sur l’art de l’acteur, il continue l’échange avec « les Trois Coups ».

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Philippe Minyana | © Jean-Julien Kraemer

Les Trois Coups. — Votre écriture est aux prises avec un univers fantasmatique, tour à tour drôle et angoissant. Sous-entendez-vous que l’être humain est enchaîné à ses propres fantasmes ?

Philippe Minyana. — Mon projet c’est de raconter ce que nous sommes, les êtres humains. C’est un théâtre de l’existence, pas « existentialiste », mais existentiel, qui parle de comment nous sommes, nous, les humains, sur terre : comment on parle, qu’est-ce qu’on dit, comment on agit. C’est vrai que je mêle des thèmes qui sont le funèbre, le grotesque, et le deuil. Il y a tout le temps une cohabitation de deux couleurs, le noir et le bleu foncé. Après, ce qui m’intéresse beaucoup, c’est d’interroger toujours et toujours le théâtre, ce que l’on peut faire d’une écriture de théâtre pour la rendre mobile, loin du réalisme. J’ai besoin, pour travailler, d’ouvrir les portes de ce que l’on appelle une pièce de théâtre. J’essaie toujours, comme un artisan qui fabrique un produit, de changer de matériau, de forme, de dispositif dans l’espace. Tout en gardant mes thèmes qui sont universels, et que tout auteur depuis l’origine des temps travaille, la famille, la passion, la guerre. Je ne cesse pas de les interroger à ma façon.

Les Trois Coups. — Vous dites que votre travail consiste à ouvrir des portes. Il s’agit donc d’un espace de liberté ?

Philippe Minyana. — Oui, je donne au metteur en scène et aux acteurs un grand espace de liberté. On peut jouer mes pièces à un, à deux, à cinq, à dix… il y a beaucoup de didascalies qui sont carrément des récits, des récitatifs, des indications de corps dans l’espace à se réapproprier. C’est formidable de voir de jeunes metteurs en scène, comme Laurent Brethome, qui a trente ans, s’emparer de cette écriture et se sentir libre dans cet univers. Mon projet est accueilli, et c’est enthousiasmant de voir comment l’écriture de scène propose différentes variations, et s’empare d’un texte qui peut résister. Le texte résiste à des traitements différents !

Les Trois Coups. — C’est aussi le matériau de la langue qui résiste par son étrangeté…

Philippe Minyana. — C’est une langue qui n’est ni quotidienne, ni réaliste, c’est une langue assez sophistiquée, une langue de théâtre qui peut être mise en bouche. Je vérifie tout le temps, je dis mes textes à haute voix. C’est une langue singulière, parfois presque versifiée, involontairement. Je suis dans les livres depuis que j’ai sept ans, je passe ma vie à lire… donc les mots ont une importance, un bruit, une odeur. Il y a le bruit que fait le monde et que font les mots. Il y a une musicalité. D’ailleurs, beaucoup de musiciens travaillent sur mes textes.

Les Trois Coups. — Votre théâtre traite de drames familiaux, de situations très dures, mais on a l’impression qu’il n’y a pas de mauvais rôle…

Philippe Minyana. — C’est un théâtre de figures, les personnages se nomment Mère, Père, Petit frère, Grand frère… Il s’agit d’épopées intimes, ce n’est pas sur les champs de bataille, mais dans les chambres que se tractent tous ces affects. Et c’est comme dans la vie, ces personnages sont horribles et magnifiques. Je cherche toujours à ce que ce soit vrai. Il faut que l’on puisse se dire : « Oui, j’ai déjà vu ou entendu ce genre de choses ». Que les gens reconnaissent un climat, une ambiance. Mais il n’y a pas de rapport affectif ou moral aux personnages. Ce n’est pas un théâtre moraliste, mais un théâtre du réel, une épopée du réel.

Les Trois Coups. — Vous définissez aussi votre théâtre comme un « théâtre de l’incident »…

Philippe Minyana. — Oui, ce sont toujours des incidents de rien du tout qui créent les drames. J’aime bien tirer le fil de l’incident apparemment banal, qui agit comme une sorte de révélateur et vient animer un tableau. J’aime beaucoup la peinture, et je fais des sortes de miniatures dans lesquelles se trament des choses.

Les Trois Coups. — Vous composez un théâtre de l’intime. Dans quelle mesure comporte-t-il également une dimension politique ?

Philippe Minyana. — Pour moi, toute tentative artistique est politique. Dans la mesure où l’on ose proposer à la communauté une forme qui nous appartient. Il y a une forme de subversion involontaire de la part de l’artiste, qui doit proposer à la communauté un signe, un endroit où la police n’a pas encore eu le temps d’aller voir. Donc, je pense que Beckett est plus subversif que Brecht parce qu’il ose opposer un univers singulier qui est le sien. Il y a une indécence à montrer son intérieur aux gens, donc c’est obligatoirement politique. On indique un lieu qui n’est pas forcément confortable et on invite les gens à le visiter. 

Propos recueillis par

Diane Launay


Voir aussi Entretien avec Laurent Brethome, par Diane Launay.

Voir aussi Suite nº 1, critique d’Éric Demey.

Voir aussi les Métamorphoses : la Petite dans la forêt profonde, critique d’Estelle Gapp.

Voir aussi Inventaires, critique d’Olivier Pansieri.

Voir aussi Voilà, critique d’Estelle Gapp.

Voir aussi les Rêves de Margaret, critique de Fatima Miloudi.

Voir aussi De l’amour et Sous les arbres, critique de Lorène de Bonnay.

Voir aussi la Petite dans la forêt profonde, critique de Laura Plas.

Voir aussi la Maison des morts, critique d’Aurore Krol.

Voir aussi Entretien avec Philippe Minyana, réalisé par Vincent Cambier.


« Les 48 heures du Sorano, Minyana, Brethome »

Avec : Philippe Minyana, Laurent Brethome et la compagnie Le Menteur volontaire, Thierry Niang, Philippe Sire, Robert Cantarella, Marie-Pia Bureau, Frédéric Maragnani et les élèves du conservatoire d’art dramatique de Toulouse

Théâtre Sorano • 35, allées Jules-Guesde • 31000 Toulouse

Contact : 05 81 91 79 19

Courriel : info.sorano-julesjulien@mairie-toulouse.fr

Site : http://sorano-julesjulien.toulouse.fr

Du 7 décembre à 19 heures au 9 décembre 2012 19 heures

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