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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 21:39

Quand les tragédiennes parlent…


Par Sarah Bussy

Les Trois Coups.com


… Et non des moindres. Le Salon du théâtre recevait cette année, dans l’après-midi du vendredi 21 mai 2010, Nada Strancar, pour une interview sur le thème : « Comment un comédien s’inscrit-il dans son époque ? ». Petit retour sur un beau moment de théâtre et de vie.

salon-du-theatre-2010« À 20 ans, je ne jouais que des confidentes de tragédie, des folles ou des mal-baisées »

Évidemment, suite aux évènements que nous connaissons et qui ont affecté la santé de la comédienne, la question qui taraude tous les esprits est : « Nada, comment allez-vous ? ». Question à laquelle l’intéressée répond très justement : « Ne parlons pas de cela, je suis réparée ». Elle revient ensuite sur ses débuts, de ses premiers rôles (masculins !) à l’âge de 13 ans, à son entrée au Conservatoire national d’art dramatique. Et rappeler ses débuts ne va pas sans évoquer son rêve de petite fille d’être chanteuse lyrique, ainsi que la révélation, de voix comme d’interprétation, qu’a représentée pour elle Maria Callas. « À 20 ans, se souvient-elle le sourire aux lèvres, je n’avais aucun emploi, donc je ne jouais que des confidentes de tragédie, des folles ou des mal-baisées. » C’est en allant assister à la classe d’Antoine Vitez, d’abord par simple curiosité pour cet « inconnu » qu’il était alors à ses yeux, qu’elle prit conscience d’éléments qui allaient influencer sa carrière tout entière.

Le travail sur le corps d’abord : Vitez avait une manière bien à lui de retourner les valeurs, de faire du laid le beau et inversement. Un nouveau monde s’ouvrait alors à elle, un monde qui n’était plus celui de la verticalité conventionnelle dans laquelle elle avait jusqu’alors envisagé son jeu, mais celui de l’horizontalité aussi, du mouvement. Après de longues semaines d’observation tétanisée de ces classes, dont elle pensait ne jamais pouvoir atteindre le niveau, la jeune Nada se lança enfin « à corps perdu » dans un monologue de la Médée de Vauthier. Elle débutait alors son travail avec Vitez, et la grande aventure théâtrale qu’on leur connaît commençait. Aventure dont le premier échelon n’était autre que Phèdre. Depuis, elle n’a joué que du classique, mais, souligne-t-elle, « c’est parce qu’on ne [lui] a jamais donné de contemporain, [elle] adorerait pourtant, mais ça ne vient pas ».

« Les élèves ont toujours vingt ans de plus que moi ! »

Vient ensuite la Nada professeur, et sa vision très pure de la pédagogie, qui est « fière, très fière » chaque fois qu’elle voit un de ses élèves dans une pièce ou un film. Son rôle est alors de faire voir aux jeunes leur part secrète, ce qu’ils ont à dévoiler d’eux-mêmes, et de les aider à l’extraire. Parce qu’il y a toujours quelque chose de l’ordre de l’intime dans le jeu, et la pédagogie doit donner cette capacité d’oser parler de soi, se livrer. Interrogée sur sa méthode, elle répond avec simplicité : « Je ne fais rien a priori, mais pars toujours du travail des élèves, de ce que j’ai devant moi, je tisse des fils avec les élèves et ce qu’ils proposent, et avec cela, il y a toujours des choses intéressantes à dire ». Et les élèves, en retour, lui apprennent tout autant, ne serait-ce que parce que, comme elle le souligne très justement, « ils ont toujours vingt ans de plus dans leur rapport avec les auteurs, dans leur vision des textes et leur façon, parfois très nouvelle, de les appréhender ! ».

Nada ne croit pas aux emplois théâtraux, et, s’il n’y a pas d’emplois, il n’y a pas de peur à avoir. Vitez lui a dit un jour cette phrase fantastique : « Pourquoi tu as peur ? Dans le programme, c’est marqué que tu es Phèdre alors tu es Phèdre ». Mais, affirme-t-elle, « je n’ai pas dû bien comprendre parce que j’ai toujours peur ». Tous les acteurs ont peur, notamment parce qu’ils sont entièrement responsables de leur propre dramaturgie et de leur mise en scène. Son rôle de pédagogue tient aussi à cela : apprendre aux jeunes acteurs à travailler seuls, par eux-mêmes, en faisant en sorte néanmoins que les classes restent toujours ludiques. Et ses élèves apprécient énormément ce travail, comme en témoignent deux anciens de l’E.N.S.A.T.T. (École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle) aujourd’hui acteurs : Luc Tremblay et Anne Suarez.

« Le théâtre m’a beaucoup fatiguée, mais je ne me suis pas encore fatiguée du théâtre »

La discussion se clôt par une série de questions-réponses assez personnelles. La première question étant : quel regard portez-vous sur le monde théâtral d’aujourd’hui, et qu’est-ce qui a changé ? Nada évoque alors, avec une sorte de nostalgie contenue, l’âge d’or du théâtre dans lequel elle s’est formée et a évolué, la liberté de création qu’on donnait alors aux artistes. Il est difficile de voir réellement le changement qui a eu lieu, aussi n’en fait-elle pas vraiment d’analyse. Une chose est sûre, elle ne perd pas son sens de l’humour et de l’autodérision et se demande si parfois « ce n’est pas plutôt [elle] qui s’encroûte ».

Si on lui demande quel texte elle aimerait aujourd’hui jouer, la comédienne répond qu’elle aime les choses qu’on ne prévoit pas, les propositions inattendues, les bonnes surprises. Le seul problème étant que « ces surprises mettent parfois du temps à arriver… ». Oui, même quand on s’appelle Nada Strancar… Enfin, ce qui nourrit encore aujourd’hui son envie de théâtre ? C’est simple : « Pour le moment, je ne me suis jamais lassée. Le théâtre m’a beaucoup fatiguée, mais je ne me suis pas encore fatiguée du théâtre ». 

Sarah Bussy


Salon du théâtre et de l’édition théâtrale • place Saint-Sulpice • 75006 Paris

http://www.foiresaintgermain.org/

Gratuit

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