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28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 15:25

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

Entretien avec Miquel Gallardo


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Il est l’auteur et l’interprète d’un des plus beaux spectacles du Off, « Don Juan, amère mémoire de moi ». Nous avons rencontré Miquel Gallardo, qui nous livre sa vision des marionnettes, de la culture en Espagne et… du festival. Confessions d’un Espagnol à Avignon.

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Miquel Gallardo | © Céline Doukhan

Les Trois Coups. — Votre Don Juan tourne depuis 2009. Il connaît un grand succès auprès du public, des programmateurs et des critiques. Comment expliquez‑vous ce succès ?

Miquel Gallardo. — Oui, ce spectacle a beaucoup de succès auprès des critiques et des programmateurs, mais pas autant auprès du grand public ! Ce n’est pas évident de remplir les salles avec un spectacle sur Don Juan, avec des marionnettes, pour les adultes. C’est un classique déjà fait mille fois ! C’est pourquoi il est difficile d’expliquer que nous proposons des choses nouvelles. Car les gens qui viennent voir le spectacle l’aiment beaucoup ! Ici, à Avignon (1), nous sommes très contents d’avoir en moyenne 35 personnes par jour. Quand nous avons fait l’Avare (2), c’était un spectacle tout public. Il était plus simple de remplir une salle. Là, notre Don Juan s’adresse plutôt à des adultes… Et puis, aujourd’hui, les gens veulent de la comédie, en tout cas en Espagne. Là-bas, le public n’est pas habitué à aller au théâtre sans connaître la pièce ou la compagnie. C’est moins le cas en France.

Les Trois Coups. — Comment vous est venu cet intérêt pour la marionnette ? En quoi cette forme vous semble‑t‑elle particulièrement parlante ?

Miquel Gallardo. — Je pense que cela dépend beaucoup de la personnalité. J’ai une formation de comédien, mais quand j’ai commencé à utiliser les marionnettes, je me suis tout de suite senti beaucoup plus à l’aise sur scène. On a la sensation de pouvoir contrôler toute la scène. En plus, il y a l’aspect métaphorique de la manipulation. Qui manipule qui ? Par exemple, pour Don Juan : Don Juan doit être manipulé. Il est âgé, malade… Quelqu’un doit s’occuper de lui. Mais, en même temps, il y a une relation d’interdépendance avec le moine dont c’est le travail (3).

Les Trois Coups. — L’Avare, Don Juan… La marionnette est‑elle encore plus pertinente pour les classiques ?

Miquel Gallardo. — Et nous avons aussi un Hamlet ! Qui n’a pas encore été traduit en français. Ces textes ont résisté au temps, il y a quelque chose dedans. Mais on joue avec. Pour l’Avare, on a changé la technique, et, au lieu de l’or, il s’agit d’eau. L’image est différente, mais l’histoire est la même. Pour Hamlet, la pièce se passe dans un hôpital psychiatrique. Beaucoup de choses terribles lui sont arrivées, et maintenant il se retrouve dans cet hôpital… La pièce parle de la relation entre Hamlet et son psychiatre.

Les Trois Coups. — Vous qui pratiquez cette forme depuis des années, avez‑vous constaté une évolution dans le regard du public sur les marionnettes ? Sont‑elles toujours associées au jeune public ?

Miquel Gallardo. — Dans le regard des programmateurs, oui, il y a une nette évolution, mais moins dans celui du grand public. Mais je le comprends. Il y a une peur, comme pour la danse contemporaine. C’est un travail à faire, petit à petit. Et il faut que les jeunes qui se lancent n’aient pas peur. C’est un travail à faire tous ensemble, entre les programmateurs, les artistes et le public.

Les Trois Coups. — C’est la première fois que vous venez à Avignon. Quel est votre regard sur ce festival ?

Miquel Gallardo. — J’ai un regard positif et un regard critique. Le positif, c’est que quand une compagnie peut venir, avec suffisamment de moyens, c’est facile, il y a un public potentiel énorme. Le regard critique, c’est que c’est trop grand. Il y a trop de salles, trop de spectacles. Cela entraîne des contraintes. Pour mon spectacle, par exemple, il dure 1 h 18 alors qu’il devrait faire 1 h 10. Eh bien je compense en ne mettant que quatre minutes à démonter alors que je devrais en mettre 10 ! Je ne peux pas couper mon texte.

Une chose qui me frappe beaucoup ici, ce sont les parades. Moi, je n’en ai pas. J’ai la chance d’être soutenu par la Catalogne, mon investissement personnel est minime. Je n’ai pas autant besoin que d’autres de « vendre » mon spectacle : ce n’est vraiment pas l’essence de notre métier, d’ailleurs ! Malgré tout, au début du festival, on me disait qu’il fallait absolument que je sorte dans la rue pour montrer mon spectacle et faire venir les gens. Alors, j’ai mis mon costume de moine, j’ai sorti mon Don Juan que je conserve d’habitude si soigneusement, et je suis allé dans la rue des Teinturiers. Quel c… ! Il y avait un demi‑million de personnes, les gens voulaient toucher le bout du nez de mon Don Juan, les enfants tiraient sur son habit…

Le plus étonnant, c’est que ces parades fonctionnent ! Alors que moi, que puis‑je dire ? « Je vais te parler de la mort, de la vieillesse… » Ce n’est pas très commercial. Mais, moi qui ne suis pas connu, qui ne fais pas de publicité, qui parle de Don Juan, avec des marionnettes, pour les adultes, je suis très content d’avoir 35 personnes par jour.

Les Trois Coups. — Quelle est la situation de la culture en Espagne ?

Miquel Gallardo. — D’abord, je dois dire que je n’ai pas à me plaindre. Je vis correctement de mon métier. Et, ayant été choisi par la Catalogne pour cette opération (4), j’ai l’impression d’avoir été touché par le Bon Dieu ! Mais j’ai beaucoup d’amis qui commencent à travailler dans la rue pour gagner de l’argent. En Espagne, la culture n’existe pas. Il n’y a aucun soutien. La T.V.A. sur les spectacles est en train de passer de 8 % à 21 % ! La culture devient donc un luxe, comme s’acheter une Ferrari. Pendant quelques années, l’Espagne a été riche, et on pouvait donc se payer ce luxe. Maintenant, c’est terminé. Et on a construit énormément ; en particulier, on a construit beaucoup de théâtres ! Parfois, des auditoriums de 1 000 places dans des villes de 3 000 habitants. Tout le monde travaillait dans la construction. Mais, aujourd’hui, beaucoup de ces théâtres ont fermé : il n’y a même pas d’argent pour les entretenir ! Pour ma part, avec le même spectacle, je suis passé de 60 représentations annuelles à 19.

Les Trois Coups. — En définitive, les artistes espagnols ont tout intérêt à s’exporter, à aller chercher le public à l’étranger ?

Miquel Gallardo. — Oui, tout à fait.

Les Trois Coups. — Vous jouez en français et en espagnol, comment gérez‑vous cela ?

Miquel Gallardo. — En Catalogne, le bilinguisme espagnol/catalan est d’usage. Dans mon spectacle, le moine [qu’il interprète] parle catalan, et Don Juan, espagnol. Lors des flash‑backs, quand Don Juan se souvient, j’ai décidé de garder les vers originaux, en espagnol, de ne pas les traduire [en français]. Pour l’interprétation, je me rends compte que, quand je joue en français, je peux moins improviser, mais, par contre, je suis plus concentré sur la manipulation. 

Propos recueillis par

Céline Doukhan


(1) Du 7 au 29 juillet 2012 au théâtre La Luna, à 18 h 20.

(2) Voir http://www.lestroiscoups.com/article-l-avare-39443543.html

(3) Voir à ce sujet le passionnant dossier du spectacle sur http://pelmanecdonjuanfr.files.wordpress.com/2010/02/dossier-don-juan-pelmanec-fr.pdf

(4) « Avignon à la catalane » présente huit compagnies catalanes dans le Off 2012.

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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