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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 17:25

« Macbeth », du rire
aux armes !


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Le T.N.T. (Théâtre national de Toulouse) a anticipé une année électorale chargée, en proposant dès février un cycle consacré à « L’ivresse du pouvoir ». Au programme, donc, du Shakespeare (l’« Othello » d’Ostermeier, du Pippo Delbono ou du Jean Genet (« les Bonnes » de Jacques Vincey et « les Nègres » d’Emmanuel Daumas). Mais qui mieux que « Macbeth » pour figurer en tête de ce cortège ? Laurent Pelly, metteur en scène et codirecteur des lieux, témoigne.

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Laurent Pelly | © Polo Garat / Odessa

Les Trois Coups. — Elle a très mauvaise réputation. Elle est sombre, ne parle que de guerre, d’égorgements, de sang et de cadavres, et pourtant vous avez choisi de monter Macbeth. Pourquoi ?

Laurent Pelly. — Mais parce que Macbeth est l’une des plus grandes pièces du répertoire, et que la réputation qu’elle traîne ne fait pas le poids face à ses qualités. Et pour cause, elle est parfaite. Pas très longue, d’une grande intensité dramatique, d’un suspens incroyable. Elle mêle l’humain, la violence, la noirceur et l’épouvante, jouant également des registres comique et tragique. Et quelle langue ! D’une force, d’une richesse et d’une beauté inouïes. Enfin, et j’aurais peut-être dû commencer par là, elle traite d’un sujet sur lequel je réfléchis depuis longtemps : celui de la tyrannie. L’obsession du pouvoir absolu qui conduit l’homme à la folie…

Les Trois Coups. — Un sujet toujours d’actualité ?

Laurent Pelly. — Oui, il continue d’agiter le monde. Regardez le colonel Kadhafi en Libye, tyran s’agrippant jusqu’au bout à son trône avant d’être finalement exterminé à la hauteur de ce que furent ses crimes : c’est du Shakespeare ! Même chose, il y a quelques années, avec le couple Ceaușescu, rattrapé par la justice des hommes… Elle, surtout, Helena Ceaușescu, quelle incroyable Lady Macbeth !

Les Trois Coups. — Quelle lecture de l’œuvre dévoile cette mise en scène ?

Laurent Pelly. — Ce qui m’a frappé à la lecture de la pièce, au-delà de l’intensité dramatique et de la beauté de la langue, c’est son caractère « absurde ». Imaginez cet homme qui décide de tuer le roi d’Écosse pour faciliter sa propre accession au pouvoir, et qui, ensuite, pense devoir tuer tous ceux qui le renvoient à son crime, à sa culpabilité… C’est presque dérisoire. Ubuesque. Comme l’est également la question du « territoire », et par extension celle des « guerres de territoire ». Parce qu’on monte un mur en parpaings, on se crée un espace inviolable, justifiant dès lors des combats meurtriers ! La mise en scène tente de raconter cela. Essaie de tirer l’horreur du massacre vers quelque chose de drôle, car enfin, ici, ce n’est que du théâtre… Ce qui explique, en partie, pourquoi le caractère très sombre de la pièce ne m’a pas arrêté.

Les Trois Coups. — Ni d’ailleurs la présence quasi permanente du « surnaturel », l’une des caractéristiques de Macbeth

Laurent Pelly. — Exactement. Il y a dans la pièce des sorcières, la divinité Hécate, et toute une procession d’apparitions et de spectres, une forêt qui avance et la vision d’un couteau qui déchire la nuit… Pour résoudre la question, j’imagine lier cela au monde de l’enfance. J’aimerais que cela fasse peur, comme cela fait peur à un enfant, duquel Macbeth se rapproche, dans une certaine mesure. Peur du surnaturel, d’un danger non identifié, du sang, d’un bruit, avec une dimension presque grand-guignolesque… Mais, au stade où nous en sommes, c’est-à-dire celui des répétitions avec les comédiens et des essais scénographiques, rien n’est encore définitif. Il vaut éviter l’écueil du grotesque.

Les Trois Coups. — Vous parlez de l’immaturité de Macbeth, quelle direction d’acteur allez-vous donner au comédien qui l’incarne ?

Laurent Pelly. — J’imagine Macbeth comme un personnage passif, qui n’a de prise sur rien. Il subit sa folie, celle de sa femme, comme s’il était dans un cauchemar. Malgré son « courage » sur les champs de bataille, c’est un homme faible, presque un imbécile. D’où l’idée de tirer la pièce vers l’absurde… Mais ce ne sont là que des mots… Thierry Hancisse, sociétaire de la Comédie-Française depuis 1993, va, lui seul, endosser le costume et incarner le personnage avec tout ce qu’il est : c’est-à-dire, entre autres choses, un excellent comédien.

Les Trois Coups. — Vos pièces sont connues également pour leurs décors somptueux. Projetez-vous de construire des châteaux en Écosse ?

Laurent Pelly. — Non (rires)… Pas de châteaux en Écosse, mais la maison du cauchemar dans laquelle est perpétré le meurtre du roi Duncan ainsi que celui de tous les gardes. J’ai surtout imaginé, comme objet narratif, un labyrinthe modulable, dont les murs montent au-delà de deux mètres. Dans ce système, les personnages sont enfermés comme dans un jeu vidéo. Ou comme dans la tête du personnage éponyme. C’est un espace angoissant, carcéral, mystérieux, qui souligne la dimension épique de l’œuvre, mais perturbe les informations d’ordre historique et géographique qui pourraient réduire la portée universelle et intemporelle de l’histoire. L’important n’est pas d’être didactique, mais bien de donner une imagerie poétique à partir de laquelle on s’interroge : Macbeth n’est pas seulement le nouveau roi d’Écosse ; ce peut-être un parent, un voisin ou un collègue de travail. Reste que cette scénographie permet de conserver tous les tableaux consacrés à la guerre, et qui sont essentiels à l’œuvre. Le caractère ubuesque n’endommage pas la dimension violente, la soif de conquête.

Les Trois Coups. — Vous avez, dès le début, évoqué la beauté de la langue de Shakespeare… À partir de quelle traduction avez-vous travaillé ?

Laurent Pelly. — Celle de Jean-Michel Déprats, qui dirige la traduction de cet auteur à la « Bibliothèque de la Pléiade »… J’avais déjà travaillé avec lui sur deux œuvres de Shakespeare, Peines d’amour perdues et Vie et mort du roi Jean, à la fin des années 1990. J’avais apprécié qu’il soit à la fois très respectueux du rythme de la langue et sensible à l’esprit « britannique »…

Les Trois Coups. — Quelle est pour vous la difficulté de cette pièce ?

Laurent Pelly. — Le plus difficile, c’est le début, un peu complexe… On est plongé in medias res dans une histoire de trahison, sur fond de guerre avec la Norvège… compliquée par des références historiques oubliées de nos jours, et par la présence fréquente de noms propres, des lieux, des personnages, qui ne nous évoquent pas grand-chose aujourd’hui… Il va falloir être très précis, très simple, pour emmener avec nous le public… avant de l’abandonner à la folie grandissante du couple maudit… 

Propos recueillis par

Bénédicte Soula


In medias res (du latin signifiant littéralement « au milieu des choses ») est une technique narrative qui fait commencer le récit au cœur de l’intrigue. Les personnages, le cadre et le conflit sont présentés par une série de retours en arrière ou bien par des personnages se racontant entre eux des évènements passés.


Macbeth, de William Shakespeare

T.N.T.-Théâtre de la Cité • 2, rue Pierre-Baudis • 31000 Toulouse

http://www.tnt-cite.com/

Du 29 février au 16 mars 2012 à 20 h 30

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