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20 juillet 2013 6 20 /07 /juillet /2013 22:55

« Ma copine, ma copine ! »


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


Pauvre spectateur, qui croyait avoir acheté une place de théâtre : voilà que la compagnie Les Planches & les Nuages l’embarque dans un bus pour un tour du VIe arrondissement parisien. Au bout d’une heure, l’équipage, qui atterrit à son point de départ, devant Le Lucernaire (Paris VIe), croit avoir rêvé, transporté par Devos, Musset, Shakespeare, Les Beatles ou Vivaldi.

Les Planches & les Nuages, une compagnie de théâtre ? Ou un tour-opérateur farfelu offrant aux âmes vagabondes une errance poétique ? En tout cas, une équipe créative qui propose tout à la fois un spectacle théâtral de qualité, une diffusion de la culture au sein de l’espace public et, pourquoi pas, une occasion pour les touristes estivaux de visiter la capitale d’un autre œil. Rencontre avec l’équipe du spectacle « Dans l’autobus » : Sandrine Brunner, directrice de la compagnie et comédienne, Carole Anderson, metteuse en scène, Kristina Chaumont, comédienne, et Simon Le Page, musicien.

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Kristina Chaumont, Sandrine Brunner et Carole Anderson (de gauche à droite) | © Marie Barral

Les Trois Coups. — La compagnie Les Planches & les Nuages a déjà joué Dans l’autobus en Suisse en 2011, puis en août 2012 à Paris. Entre 2012 et 2013, le spectacle a été changé, mais le concept du voyage en bus et le nom de l’évènement ont été conservés Comment est née cette idée loufoque de jouer dans un bus et de faire descendre les passagers à plusieurs escales ?

Sandrine Brunner. — En 2011, j’ai reçu une commande d’un spectacle déambulatoire pour le festival Sans les murs, en Suisse, à Monthey. Je me demandais tout simplement : « Comment fera-t-on, si l’on joue en plein air, en cas de pluie ? ». Mon frère avait un bus. J’ai proposé à Carole, qui avait été mon ancien professeur de théâtre, de monter ce spectacle avec moi.

Carole Anderson. — L’idée de jouer dans le bus et dehors, à chaque station du véhicule, me vint d’une époque où je travaillais pour le festival Musique en mer à bord du paquebot Mermoz. Avec André Borocz, que j’assistais, nous organisions des spectacles sur le paquebot et lors des escales. Lorsque Sandrine m’a fait part de son idée, j’ai tout de suite repensé à cette chauffeuse qui conduisait le bus new-yorkais jaune que je prenais enfant pour aller à l’école. Véritable personnage, cette femme chantait en conduisant, et dans son bus, j’avais l’impression d’aller à l’école buissonnière.

Les Trois Coups. — Le texte est un patchwork de plusieurs extraits littéraires et musicaux, contemporains et classiques : Marcel Proust, Raymond Devos, Mark Twain, Sacha Guitry, Bernard Pivot, Olivier Py ou Carole Fréchette pour la littérature, Bach, Villa-Lobos, Vivaldi, Gershwin ou Presley pour la musique. Un mélange qui illustre bien cette atmosphère de vagabondage ressenti par le public. Comment les textes sont-ils choisis ?

Carole Anderson. — En 2010-2011, dans le cadre de l’atelier théâtre pour adolescents que j’anime au Lucernaire, nous avions mis en scène un spectacle qui mêlait des extraits de textes éclectiques et des passages musicaux. J’ai trouvé ce montage était intéressant.

Lorsque j’ai présenté à Sandrine un corpus de textes que j’aimais pour Dans l’autobus, je me suis aperçue de la pertinence de mes choix à la grandeur de ses sourires. J’ai éliminé ou gardé les textes ainsi. Plusieurs de ces extraits sont en réalité des incipits. En général, la première phrase d’un texte me suffit pour savoir si je vais l’aimer. Les passages musicaux ont été choisis par Simon, un de mes anciens élèves à l’atelier du Lucernaire.

Les Trois Coups. — Dans votre spectacle, tout est potentiellement une scène de théâtre : le bus dans lequel vous jouez, la rue, le café du théâtre du Lucernaire, etc. De ce fait, toutes les personnes croisées deviennent membres du public : les spectateurs qui ont payé leur place comme les passants. Quelles difficultés avez-vous rencontré en jouant au milieu des badauds ?

Kristina Chaumont. — Nous avons tellement travaillé nos textes, cadré notre jeu avec Carole, que nous pouvons jouer n’importe où, dans n’importe quelle condition : nous pouvons parer à toutes les situations. Quoi qu’il en soit, nous n’avons jamais eu, à ce jour, aucun problème avec le public : nous ne nous arrêtons jamais bien longtemps à un même endroit, si bien que les passants n’ont, à la limite, que le temps d’être surpris.

Simon Le Page. — Le public ne s’approche jamais trop près des comédiennes, comme s’il ne voulait pas monter sur scène…

Les Trois Coups. — Dans l’autobus est joué trois fois par soir, quatre jours par semaine, et aucune des séances ne se ressemble. Le soir où je suis venue, un véritable dialogue s’est instauré avec une petite fille jouant dans un square. Elle répondait avec un grand sérieux à la comédienne, suivant un fil de conversation qu’elle seule comprenait, si bien que l’ensemble de la conversation était à l’image du texte joué à ce moment-là (En attendant Godot, de Samuel Beckett) : absurde. La scène était hilarante, et lorsque la comédienne est partie sans un signe d’adieu, la gamine courait derrière elle, un brin désespérée : « Ma copine, ma copine ! »… Toutes deux, Kristina et Sandrine, vous paraissez effectivement très à l’aise dans ce genre de scènes improvisées. Comment vous y préparez-vous ?

Sandrine Brunner. — Jouer ainsi, n’importe où, nous plaît tellement que nous nous offrons des petits impromptus dans les transports parisiens depuis mai 2013. L’organisation est minime : lorsqu’un des membres de notre Brigade des utopies littéraires (B.U.L.) – Nelson Raphael Madel, Kristina Chaumont et moi-même – en a envie, il appelle les autres : « Tu as envie de quoi aujourd’hui ? d’un bus, d’un métro ? ». Et nous partons partager les textes de notre répertoire avec les voyageurs. Au départ, je craignais que cette expérience amorcée en Suisse ne prenne pas à Paris : les gens sont tellement sollicités ici. J’ai été surprise : lorsque nous jouons comme cela, à l’improviste, les yeux s’illuminent. Les voyageurs ne se sentent pas agressés, au contraire ils semblent heureux d’être, pour une fois, vraiment regardés. Ces « missions B.U.L. » sont une manière de poétiser la réalité. Pour moi, elles sont devenues un besoin. Afin de jouer au milieu de la foule, le comédien doit se mettre dans un état de totale disponibilité. Le contact avec le public semble plus vrai, plus réel que lorsque nous sommes sur une scène classique. Je ne me sens plus comédienne lorsque je joue ainsi.

Carole Anderson — De tels impromptus sont des entraînements bénéfiques qui ressembleraient aux gammes du musicien. Lorsque Sandrine affirme qu’elle n’est plus comédienne, elle évoque justement l’état que doit atteindre un bon acteur, qui n’est plus que le prête-voix d’un texte. L’actrice Jeanne Moreau disait qu’elle voulait être un bon tuyau d’arrosage, n’être qu’un tuyau par lequel le texte passe.

Les Trois Coups. — Comment avez-vous tracé le parcours du bus ?

Sandrine Brunner. — Afin de renforcer le caractère poétique du spectacle, nous désirions partir et de revenir au même endroit (au Lucernaire) : ainsi, le public, lorsqu’il sort du bus, a l’impression d’avoir rêvé. Par ailleurs, nous voulions que le bus s’arrête devant un espace vert et une église, comme lorsque nous avions présenté ce spectacle en Suisse. Mais Paris n’est pas la Suisse, on ne joue pas dans les églises ici. Du coup, nous nous installons place Saint-Sulpice, devant l’église. Pour prolonger un tel voyage, ce serait génial d’avoir accès à des cours intérieures, des écoles, etc.

Les Trois Coups. — Quel est le rôle, dans ce spectacle du chauffeur du bus ? Est-il un simple conducteur ?

Carole Anderson — C’est un chauffeur de profession, mais avec nous, il est bien plus. Je lui ai dit que je voulais voir « le bus danser ». En effet, le rythme de la conduite est adapté à celui du spectacle, très minuté.

Sandrine Brunner. — La ville de Paris nous envoie un nouveau chauffeur chaque semaine, mais nous construisons véritablement, à chaque fois, le spectacle avec lui. Nous avons parfois à adapter le trajet en dernière minute selon les aléas de la vie urbaine (travaux, etc.).

Les Trois Coups. — Le bus est estampillé « mairie de Paris ». Est-il loué, prêté ?

Sandrine Brunner. — Nous louons le bus à la Ville. À part cela, nous ne disposons pas de fonds, de subventions publiques pour porter ce spectacle : la Ville nous a fait savoir que notre projet était trop atypique pour rentrer dans des « cases ». Nous jouons trois fois en une soirée pour atteindre la jauge que nous aurions pu attendre en une soirée dans une petite salle de théâtre. Mais, même ainsi, le spectacle n’est pas rentable. Nous recherchons donc des sponsors et des producteurs.

Les Trois Coups. — « Les Planches & les Nuages », joli nom de compagnie qui semble tout à fait adapté à ce genre de spectacle, où la scène est partout. Sandrine Brunner, quand avez-vous créé la compagnie ?

Sandrine Brunner. — Ce nom a précédé le spectacle Dans l’autobus puisque la compagnie a été créée en 2004. La première pièce de la compagnie était l’adaptation d’Une bouteille dans la mer de Gaza, un roman de Valérie Zenatti. Nous mettions en scène un sujet brûlant, mais par le biais du théâtre, sans l’attaquer de front, en transformant la réalité. Selon moi, c’est cette transformation de la réalité que doit justement apporter l’art théâtral pour emmener les gens ailleurs et leur faire vivre un véritable voyage. Ce voyage peut être organisé de manière très simple, en poétisant le quotidien. Un mot, une simple note de musique peuvent parfois y suffire. Les « planches » sont la réalité et les « nuages » sont ce voyage ou, plus largement, tout ce que devrait nous apporter le théâtre… 

Propos recueillis par

Marie Barral


Dans l’autobus, création

Compagnie Les Planches & les Nuages

Contact : 370, rue de Vaugirard • 75015 Paris

01 71 60 68 72

Courriel : planchesetnuages@cie-planches-nuages.net

Site : www.cie-planches-nuages.net

Mise en scène et adaptation : Carole Anderson

Avec : Sandrine Brunner, Kristina Chaumont

Musique : Simon Le Pape

Coiffure : Alain Mendonca

Costumes : Agnès B

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Du 10 juillet au 27 juillet 2013, du mercredi au samedi à 18 heures, 19 h 15 et 20 h 45

Durée : 1 heure

25 €

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