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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 17:33

Tourments d’une jeune fille en fleur : Francine Walter adapte Schnitzler


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


Quel rapport entre « Eyes Wide Shut » de Stanley Kubrick (1999) avec « la Ronde » de Max Ophüls (1950, avec Simone Signoret et Gérard Philipe) ? Les deux films sont adaptés de textes d’Arthur Schnitzler (1862-1931), l’écrivain viennois que Freud considérait comme son double et qui fut taxé, après la publication de « la Ronde », de « pornographe ». C’est à ce monument littéraire que la comédienne et professeur de théâtre Francine Walter se frotte pour se lancer dans l’art de la mise en scène. En transformant « Mademoiselle Else » – monologue d’une jeune fille qui découvre tout à la fois la trahison d’un père, son vice sexuel et la lubricité des hommes – en dialogue, Francine Walter conserve l’élégance, l’énergie et la pudeur du style de Schnitzler. Et entre avec superbe (au Lucernaire) sur la scène des directeurs d’acteurs professionnels. Rencontre.

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Francine Walter | © Marie Barral

Les Trois Coups. — Pourquoi adapter cette nouvelle d’Arthur Schnitzler, Mademoiselle Else (1924), plutôt que de choisir parmi la vingtaine de pièces de théâtre de l’auteur ?

Francine Walter. — Une ancienne élève de l’Atelier Premier acte, Sophie Bricaire, m’a contacté il y a un an et demi parce qu’elle voulait travailler de nouveau avec moi : le théâtre lui manquait. Avec deux autres de mes anciennes élèves (Pauline Gardes et Pauline Vaubaillon) que Sophie connaissait, nous avons cherché un texte à monter ensemble.

J’ai souvent fait jouer du Schnitzler dans mes cours, notamment la Ronde. Au vu des trois comédiennes, j’ai pensé à Mademoiselle Else que j’aime beaucoup : qu’un écrivain sexagénaire puisse se mettre avec autant d’intelligence et de sensibilité dans la peau d’une jeune fille de 19 ans me touche énormément. Qu’une proposition tout à fait révoltante, mettant en jeu la trahison des parents, suscite chez une jeune femme vierge des désirs qui l’effraient et la fascinent me passionne également. Chez Else, l’angoisse se mêle à une grande vitalité.

Les Trois Coups. — Pourquoi faire jouer aux trois comédiennes en scène la narratrice Else, alors que vous auriez pu leur distribuer des rôles différents, en recourant aux différents personnages mentionnés dans le monologue ?

Francine Walter. — Mademoiselle Else avait déjà été adapté [en 1999] par Didier Long, avec Isabelle Carré dans le rôle principal. Les personnages mentionnés dans le texte étaient incarnés par plusieurs comédiens sur le plateau. Je n’ai pas eu l’occasion de voir cette pièce.

Pour ma part, les monologues sur les planches me fatiguent : je trouve que quelque chose manque théâtralement. En outre, devant les trois comédiennes et leurs physiques similaires, la manière d’adapter la nouvelle m’est apparue soudainement : elles devaient toutes jouer Else ! Cela prend tout son sens à la lecture de la nouvelle : en se remémorant des conversations ou commentant ses propres propos, la narratrice se dédouble sans cesse.

Les Trois Coups. — Comment avez-vous dirigé les actrices pour qu’elles aient l’air de se fondre en une même femme ? La ressemblance physique et les costumes ne semblent en effet pas être seules causes de l’effet produit…

Francine Walter. — Au départ, les comédiennes ne savaient guère que faire de leur personne sur le plateau lorsque le texte était dit par une autre. « Dites-vous intérieurement ce qui est énoncé sur scène. Soit vous y pensez en y adhérant, soit, comme Else, vous y pensez tout en le critiquant », leur ai-je conseillé. Elles l’ont acquis.

Les Trois Coups. — Sophie Bricaire, Pauline Gardes et Pauline Vaubaillon étaient vos élèves à l’Atelier Premier acte (que vous avez fondé en 1991). N’est-ce pas délicat de passer du rôle de professeur à celui de metteur en scène ?

Francine Walter. — Nous avons pris un grand plaisir à travailler ensemble. La complicité a aidé à ce que le texte se distribue naturellement entre les actrices. De plus, aimant à composer avec ce que m’apportent les comédiens, je me suis servie de ce que je connaissais d’elles.

Je me suis justement appuyée sur mon expérience de professeur, qui se mêle avec un travail de mise en scène : avec mes élèves, nous avons monté de nombreuses pièces dans des conditions quasiment professionnelles.

Les Trois Coups. — Arthur Schnitzler racontait qu’il « limait » ses textes, c’est-à-dire qu’il les coupait au maximum pour n’en garder que l’essentiel, d’où l’élégance de son écriture. Lorsque vous vous êtes attelée à cet exercice après l’auteur lui-même, comment avez-vous sélectionné les passages joués ? Ne craigniez-vous pas de trahir l’œuvre littéraire ?

Francine Walter. — Les comédiennes lisaient la nouvelle sur le plateau, et nous voyions au fur et à mesure ce qu’il fallait garder ou non. Le texte de Schnitzler se répète, ce qui coule très bien à la lecture, mais nettement moins sur les planches. Il fallait de toute façon que la pièce ne dure pas plus d’une heure trente, rien qu’avec des coupes : je ne voulais apporter aucune modification à la traduction d’Henri Christophe.

Je n’ai pas eu peur de trahir l’œuvre : nous y adhérions tellement ! En revanche, je craignais l’écueil de la stagnation : il fallait que les spectateurs ressentent une progression dans la pièce.

Les Trois Coups. — Tout comme les costumes, tout de noir et de blanc, le plateau, sobrement décoré, est très élégant, habillé notamment par les changements de lumière (lesquels participent à la progression dans le temps et dans l’espace). Comment avez-vous imaginé la scénographie ?

Francine Walter. — Ludovic Hallard a imaginé un mobilier aux formes carrées, légèrement modifié tout au long du spectacle par le déplacement des meubles. L’œil du scénographe était non seulement esthétique mais aussi dramaturgique. Il estimait notamment que la pièce devait se finir comme elle avait commencé : en costume blanc. Pour la dernière scène, il a suggéré des chemises qui pourraient s’apparenter à des tenues de malades hospitalisés.

L’intrigue se déroulant dans les Alpes italiennes, j’avais pour ma part pensé à accrocher un tableau de paysage montagnard. La montagne représente tout autant un appel à la liberté qu’un lieu étouffant et dangereux. N’ayant pas trouvé de représentation alliant ces deux aspects, plutôt que de choisir une image inappropriée, j’ai préféré que le spectateur s’imagine cette montagne au travers des propos d’Else.

Les Trois Coups. — La pièce est jouée jusqu’au 22 septembre au Lucernaire (Paris 6e). « Elle y a toute sa place », dites-vous, vous l’ancienne compagne de route de Laurent Terzieff, acteur qui a souvent joué sur ces planches.

Francine Walter. — Oui, Laurent Terzieff a beaucoup joué au Lucernaire, notamment avec mon mari, Philippe Laudenbach. J’y ai moi-même joué lorsque le théâtre se situait à Montparnasse [avant son déménagement à Notre-Dame-des-Champs en 1975].

Au début de notre travail sur Mademoiselle Else, nous répétions sans savoir où nous allions atterrir. Quand Le Lucernaire m’a contactée, j’ai immédiatement accepté, pour des raisons sentimentales, mais aussi ravie de disposer d’un plateau assez grand.

Les Trois Coups. — Vous n’êtes pas connue comme metteuse en scène, mais le résultat se révèle très convaincant. Cette expérience vous-a-t-elle mise en appétit ?

Francine Walter. — J’aimerais bien monter Angels in America, de Tony Kushner [1991]… 

Propos recueillis par

Marie Barral


Mademoiselle Else, d’après Arthur Schnitzler

Le Livre de poche, coll. « Biblio/romans », nº 3195, 1997, traduction de Henri Christophe

Mise en scène : Francine Walter

Avec : Sophie Bricaire, Pauline Gardes en alternance avec Marion Servole, Pauline Vaubaillon

Assistance à la mise en scène : Agnès Hurstel, Alice Fabbri

Scénographie : Ludovic Hallard

Lumières : Denis Monmarché

Costumes : Julien Toinet

Coproduction : Le Lucernaire, Atelier Premier acte

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Du 26 juin au 22 septembre à 21 h 30, relâche les dimanche et lundi

Durée : 1 h 30

30 € | 25 € | 15 €

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