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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Ces petits riens qui font une vie
C’est avec « J’ai plus pied », que son auteur, Elsa Granat, nous propose de regarder ensemble ces petits bouts de hasard qui font une vie, au-delà de la réalité d’un monde qui serait objectif. Plus fascinée que jamais par l’incertitude de nos vies, c’est avec beaucoup de générosité que cette jeune auteure et metteuse en scène nous livre les méandres intimes de son univers. Entretien.
Les Trois Coups. — Avant toute chose, peux-tu nous parler du parcours
qui a forgé la comédienne, auteure et metteuse en scène que tu es ?
Elsa Granat. — J’ai commencé le théâtre relativement tard, après mes études (khâgne et hypokhâgne). J’ai intégré le conservatoire de Marseille, où j’ai fait la connaissance de Christian Benedetti qui m’a permis d’entrer au théâtre directement par le théâtre contemporain. Puis, en tant qu’actrice, j’avais envie de rencontrer autre chose que le théâtre contemporain, c’est pour cela que je suis passée par la classe libre de Florent pour approcher des auteurs dits plus classiques. Il y a eu aussi en 2003 un stage de quinze jours que j’ai suivi avec Edward Bond et qui m’a tout appris ! Puis, avec un petit groupe de six, nous avons eu l’occasion de travailler avec Christian Benedetti au Théâtre-Studio, où il m’a laissé carte blanche pour ma première mise en scène sur Salât-al-janâza de Fabrice Melquiot. C’était pour le Festival des nouvelles écritures d’Alfortville. Et c’est autour de ce premier projet que la compagnie L’Envers des corps s’est formée.
Les Trois Coups. — Quelles sont tes conceptions du théâtre et de la mise en scène ?
Elsa Granat. — Je ne sais pas vraiment ce que signifie mettre en scène, mais, pour moi, c’est concrétiser des visions mentales. La direction d’acteur est une partie que j’aime beaucoup, mais cela s’articule avant tout autour de personnes que j’aime. J’écris pour eux. Le plus important est le collectif, avant toute exigence théâtrale.
Les Trois Coups. — En tant qu’auteur quels sont les sujets qui te tiennent à cœur et le propos de ton travail ?
Elsa Granat. — Ce qui me fait vibrer, ce sont ces petits riens qui font la vie des gens. C’est le fond de mon travail, qui se retrouve dans toutes mes créations. Je suis fascinée par les gens en mouvement. Je ne prétends absolument pas avoir un message dans mes pièces. En revanche, je revendique fortement une écriture féminine. C’est de la femme que tout part et tout finit, c’est la femme qui transmet dans beaucoup de cultures, elle transmet l’impalpable, l’immatériel, c’est donc pour cela qu’elle est centrale dans J’ai plus pied.
Les Trois Coups. — Comment est venue l’idée d’écrire J’ai plus pied ?
Elsa Granat. — Avec J’ai plus pied, mon envie était de créer une pièce fragmentaire sur les petits hasards qui font une vie. Cette envie a été déclenchée par la réflexion d’un personnage dans Existence de Bond qui dit « on devrait tous mourir comme des enfants qui jouent ».
Les Trois Coups. — Quel a été ton processus d’écriture sur J’ai plus pied ?
Elsa Granat. — J’écris très peu, je mature beaucoup. Je pense très souvent, mais je n’ai pas de carnet, alors des fois je ne me souviens pas. Le texte de base est sorti en quatre heures. Je vois tout ce qui va me prendre un an à travailler avec les comédiens.
Les Trois Coups. — Comment le travail du plateau fait-il évoluer l’écriture ?
Elsa Granat. — Il y a des choses qui ne bougent absolument pas, et puis certaines qui se modifient au fur et à mesure du travail avec l’équipe. Pour moi, le texte théâtral n’est absolument pas un monument, il est vraiment fait pour raconter quelque chose et s’il ne le raconte pas on le modifie.
Au départ, sur J’ai plus pied, c’était très fragmentaire, impressionniste même sensoriel, mais, ensuite, une histoire a pris plus de place, car on s’est aperçu que c’était un contresens de vouloir fragmenter ces hasards. Il nous a paru plus juste de plutôt l’aborder par la continuité.
Les Trois Coups. — Comment se passe le travail avec les acteurs ?
Elsa Granat. — Je cherche réellement quelque chose de vrai. Je m’attache à développer une relation vraie avec les gens, alors ils se montreront vrais sur un plateau. Nous ne sommes pas dans un théâtre de la grandiloquence ni de la profération, on est dans un théâtre d’une simplicité assez réaliste, donc les rapports sincères sont importants. Cela permet aux interprètes de reproduire cette confiance sur le plateau et de livrer des choses très personnelles. Et c’est vraiment ce qui m’intéresse.
Les Trois Coups. — Comment envisages-tu l’avenir de ton travail de création au théâtre ?
Elsa Granat. — Chaque action humaine est pour moi une question. Je crois que je vais mettre toute une vie pour y répondre, pour répondre à ces mille questions que je me pose sur ces petits riens qui font la vie des gens. Donc, je n’aurai jamais fini. Je suis fascinée par l’énorme incertitude qui nous entoure. ¶
Recueilli par
Angèle Lemort
Les Trois Coups
Voir aussi la critique du spectacle par Élise Noiraud pour les Trois Coups
J’ai plus pied, d’Elsa Granat
Compagnie L’Envers des corps • MDA 18e, boîte 54 • 15, passage Ramey • 75018 Paris
06 20 00 60 90
www.compagnielenversdescorps.fr
Texte et mise en scène : Elsa Granat
Avec : Mathieu Boulet, Claire Méchin, Julien Naccache, Flavie Testud, Sophie Troise
Scénographie : Clémentine Corsberg
Costume : Céline Frécon
Création lumière : Christian Rémer
Création son : Edo Sellier
Espace roseau • 8, rue Pétramale • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 25 96 05
Du 8 au 31 juillet 2010 à 13 heures
15 € | 10 €
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