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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Étroite surveillance de l’intime
La Compagnie du Phoenix va reprendre du 21 au 23 janvier 2010, à Caen, un texte de Christophe Tostain, « le Cabinet des larmes », qui interroge notre société et la façon dont elle conditionne sournoisement les individus. À cette occasion, « les Trois Coups » ont souhaité rencontrer l’auteur.
Les Trois Coups. — Pour le Cabinet des larmes, vous êtes, Christophe Tostain, à la fois l’auteur, le metteur en scène et le vidéaste. Ce cumul de fonctions correspond-il à une véritable choix esthétique et artistique de votre part ? Ou bien y entre-t-il une part de contrainte économique ?
Christophe Tostain. — Être auteur et metteur en scène est plus un choix qu’une contrainte. Les textes que j’écris, je les éprouve sur le plateau afin de les entendre, de les voir traverser le corps de l’acteur, de saisir leur rythme dans la globalité. Je peux ainsi revenir à l’ouvrage, sculpter d’une façon beaucoup plus précise ce qui est sur le papier, y trouver un aboutissement par l’expérimentation.
Quant à la vidéo, il y a une contrainte économique évidente. Même si, avec certaines compagnies de la région Basse-Normandie, nous parvenons à mutualiser notre matériel.
C’est un mal pour un bien. Le manque de moyens nous oblige à utiliser l’image avec parcimonie. Dans mes mises en scène, je suis très soucieux de l’équilibre entre le son, l’image, la lumière et le jeu. J’aime que l’image vidéo appartienne, elle aussi, à une écriture dramatique, à la fois lumière et point de vue. Être limités nous évite de déborder, de nous perdre.
Les Trois Coups. — Vous êtes également le directeur artistique de la Compagnie du Phoenix. Pouvez-vous nous la présenter très brièvement ?
Christophe Tostain. — J’ai créé la Compagnie du Phoenix en 1993. Nous sommes situés à Cormelles-le-Royal, au sud de Caen. Cette compagnie est, avant tout, un espace d’expérimentation. J’écris puis je mets en scène les textes que j’écris, pour les adultes ou le jeune public. Mes projets sont assez radicaux, et j’ai la chance de travailler avec des artistes qui me suivent depuis quelques années.
« le Cabinet des larmes » | © D.R.
Les Trois Coups. — Le spectacle que vous allez reprendre à Caen du 21 au 23 janvier 2010 s’intitule le Cabinet des larmes. Ce titre fleure bon la musique baroque ou le postrousseauisme et leur passion des larmes. C’est à cette époque que vous vous référez ?
Christophe Tostain. — Non, pas du tout. C’est avant tout une association de mots, faite lors d’une soirée, à l’issue d’un spectacle : certaines personnes allaient dissimuler leur émotion (provoquée par le spectacle) et pleurer en s’enfermant dans les toilettes. À cette plaisanterie a succédé très vite le désir d’écrire puis de chorégraphier quelque chose qui s’intitulerait le Cabinet des larmes. Le temps est passé, le titre est resté… Ainsi la plaisanterie s’est transformée en une contrainte d’écriture.
Les Trois Coups. — Par certains côtés, le Cabinet des larmes évoque 1984 d’Orwell ou le film de Truffaut, Fahrenheit 451. En quoi cet univers vous paraît-il refléter notre monde ?
Christophe Tostain. — Derrière la vitrine démocratique de notre société, se cache une machine à la mécanique très bien huilée pour contrôler, voire brimer la pensée intellectuelle.
D’une part, il existe la censure. Cette gâchette invisible du pouvoir contrôle, d’une façon de plus en plus efficace, sous le couvert de la justice et de la moralité, le droit des œuvres à exister publiquement. Sade ou Nabokov sont aujourd’hui des tolérances. Les exemples de censure directe se multiplient.
D’autre part, une autre forme de censure, plus sournoise, se charge de camisoler la pensée intellectuelle. La propagande industrielle conditionne agressivement notre quotidien en nous dictant une façon de penser unique, à laquelle il est de plus en plus difficile de déroger, à force de répétition publicitaire. Elle s’infiltre dans nos consciences, puis dans nos mémoires, pour faire de nous des consommateurs potentiels, voire obligés (téléphone portable). La dictature marchande colonise ainsi les esprits, elle efface la singularité de chaque individu.
Ces deux formes de censure sont infrahumaines. Elles mettent en péril à la fois la culture (la mémoire collective) et l’individu (la conscience du « je » dans un « nous »), donc l’humanité. Or le théâtre est là pour dire, à la fois, le commun et le particulier. Ce principe de simultanéité est essentiel puisqu’il a le mérite de convoquer le spectateur, en connaissance de cause, pour ce qu’il est : un individu social. ¶
Propos recueillis par
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
* D’après Christian Biet et Christophe Triau
Le Cabinet des larmes, de Christophe Tostain
La Compagnie du Phoenix • 29, rue du Val • 14123 Cormelles-le-Royal
06 03 68 41 26
http://christophe.tostain.free.fr
Texte, scène, vidéo : Christophe Tostain
Avec : Laurent Bonnet, Gaëlle Camus, Solène Froissart, Olivier Poujol
Musique : Arnaud Léger
Lumières : Cyrille Nagau
Au Puzzle • 28, rue de Bretagne • Caen
Réservations : 02 31 38 28 28
Les 21, 22 et 23 janvier 2010 à 20 h 30
12 € et 8 €
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