Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 18:09

Entretien avec Charlie Windelschmidt

 

« Qui ? » se jouait à Brest en fin de semaine dernière. Un spectacle politique autour du masque balinais, dont nous avons rencontré le metteur en scène, Charlie Windelschmidt. Entretien.

 

es Trois Coups. — Vous avez demandé au collectif d’auteurs Lumière d’août d’écrire quatre textes, pouvez-vous nous donner des détails sur la manière dont s’est passée cette commande ?

Charlie Windelschmidt. — C’était le thème « Qui ? », lié à la question d’écrire sur aujourd’hui, c’était important pour moi que ce soit une question très ouverte. Sur les six auteurs du collectif, quatre ont écrit, chacun pour un comédien qu’ils ont choisi lors du travail de plateau, lorsque ceux-ci s’exerçaient avec le masque. Ensuite, chaque auteur a travaillé son texte indépendamment.

 

Les Trois Coups. — Pourtant il y a une continuité entre les textes…

Charlie Windelschmidt. — C’est le collectif qui se contamine lui-même. Et puis était liée la question d’écrire sur aujourd’hui. Ce dont j’ai parlé aux auteurs, c’est ce que j’aime dans le théâtre : une prise de parole qui s’écarte violement du naturalisme, du réalisme.

 

Les Trois Coups. — Il y avait aussi le rapport au masque ?

Charlie Windelschmidt. — Oui, cela se ressent dans l’écriture. Pour les auteurs, ce masque, c’est la sensation qu’on est dans une époque où tout est donné à voir mais jamais entièrement, qu’il n’y a plus de naïveté. Que la culture pub contamine tout, en jouant avec des symboliques fortes, mais toujours en alliant l’idée de vendre. Il y a des gens qui veulent faire de la pub un art, mais il y a un cynisme énorme derrière ça. Alors, je me questionne sur les possibilités de résister à cette « modernité » qui nous bouffe. Peut-être aussi que ce que devient le théâtre actuellement m’inquiète. Plus ça va, moins on pense, et plus il faut avoir la sensation. Ça nous fait appartenir à un groupe… Mais qui est-on dans le monde quand on est toujours costumé ? Quand, jusqu’aux vêtements, on montre notre appartenance à un réseau ? Le jeu de l’image de soi est énorme, c’est le phénomène Facebook, un livre-des visages, comme si l’individu était réduit à ça. Avec le masque, c’est autre chose, on doit redécouvrir son corps. D’ailleurs, quand les artistes commencent à le porter, ils ont l’impression de se retrouver nus.

 

Les Trois Coups. — Justement, pouvez-vous nous parler de l’histoire de ce masque ? Vous êtes allé le chercher à Bali ?

Charlie Windelschmidt. — C’est surtout l’histoire de son facteur (celui qui l’a créé) qui est intéressante. Il s’agit de Made Anom de Mas, qui appartient à une grande famille d’artistes. Je suis allé le voir le premier jour de mon arrivée à Bali, en sortant de l’aéroport. Et c’est le premier masque qu’il m’a montré qu’on a retenu pour la pièce. Quand il l’a mis et a commencé à jouer, ça a été une révélation, j’ai su que ce serait celui que j’utiliserai pour le spectacle. Je suis resté un mois là-bas et, par acquit de conscience, je lui en ai acheté quatre autres. Mais, ensuite, lors des entraînements sur le plateau, c’est bien le premier masque qu’on a décidé de conserver.

 

 « Qui ? » | © Sébastien Durand 

 

Les Trois Coups. — Pouvez-vous revenir sur la notion d’objectivité que vous dites rechercher ? Ça me semble paradoxal.

Charlie Windelschmidt. — C’est paradoxal. En tant qu’artiste, mon point de vue est subjectif, mais je ne veux surtout pas proposer aux gens une vision partisane, ou de gauche, facile. Pour moi, Sarkozy est un symptôme sur lequel il ne faut pas subjectiver : si on enlève Sarkozy, les problèmes restent. Plutôt pointer du doigt les procédés qu’il met en œuvre que le symptôme représenté par cet homme. Donc, j’avais envie d’extrapoler autour de la notion de masque, de ce que cette image-là cache. Je recherche le geste formel, le travail en artisan pour les comédiens. Quand on travaille avec le masque, il y a une conscience de l’acteur qui se développe, très différente de celle de l’acteur traditionnel, même s’il y a une filiation. Je trouve important de défendre une forme d’avant-garde qui assume une compréhension populaire.

 

Les Trois Coups. — Dérézo revendique un engagement dont cherchent à se débarrasser beaucoup d’artistes, comme si ça devenait caricatural…

Charlie Windelschmidt. — Ou que les artistes avaient peur de ce mot. Peut-être que c’est parce qu’on ne sait plus pourquoi on fait de l’art. Moi, je sais : je fais de l’art en citoyen. Ce qui régit la parole, c’est le lien entre le peuple et ses dirigeants, c’est le pouvoir. Le plateau est un lieu de pouvoir : on peut participer à l’oppression, on peut aussi avoir une autre parole. L’artiste, ce n’est pas celui qui vit à côté du monde, ce n’est pas de la récréation. Cet engagement, tous les membres de Dérézo l’ont, c’est nécessaire. Mais aujourd’hui, c’est déjà plus facile qu’il y a deux ans de s’élever contre Sarkozy. Il y a deux ans, il y avait un tabou, on ne pouvait pas le mettre sur un plateau, ça créait des réactions violentes.

 

Les Trois Coups. — Justement, dans le public, vous ressentez des réactions particulières ?

Charlie Windelschmidt. — Oui, beaucoup de gens sont mal à l’aise parce qu’ils ne comprennent pas tout, certains me détestent. Un jour, pendant un débat, un homme dans le public a crié « il faut le tuer, ce mec ! ». Mais j’aime bien provoquer parce que je ne supporte pas le consensus. J’ai envie d’apprendre des choses, de me confronter à des questions, de progresser. Il y a des artistes qui aiment entretenir la messe autour d’eux, du coup on n’ose pas les interroger, ça ne m’intéresse pas que le débat prenne cette tournure-là. Et puis je pense que l’important en art, c’est justement de se confronter à ce qui n’est pas compréhensible. C’est ce que j’explique souvent : ce n’est pas grave de ne pas tout comprendre.

 

Les Trois Coups. — Dans le spectacle, il n’y a aucune effusion de violence. Pourtant, on la ressent, il y a une tension tout au long de la pièce. Ce serait quoi votre définition de la violence aujourd’hui ?

Charlie Windelschmidt. — La véritable violence aujourd’hui est morale. Les journalistes, mais pas seulement eux, ne nourrissent l’information que de violence, mais résumée à la violence physique : les guerres, les faits-divers, les viols… Mais la violence psychologique, comme celle des rapports humains au travail, n’est quasiment jamais abordée. La violence n’est pas la cause, elle est produite par des processus d’oppression et elle est invisible. C’est une violence entre les mots. Je vais répondre par une pirouette : le contraire de la violence, ce n’est pas la douceur, la tendresse ou l’amour, c’est la pensée. Et faire penser les gens, c’est ce que j’essaie de faire dans mon travail. 

 

Recueilli par

Aurore Krol

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Voir la critique d’Aurore Krol pour les Trois Coups


Qui ?, textes du collectif Lumière d’août

Compagnie Dérézo : www.derezo.com

Mise en scène : Charlie Windelschmidt

Katia, de Juliette Pourquery de Boisserin, avec Béatrice Roué

Elle, de Marine Bachelot, avec Anne-Sophie Erhel

Le Courage d’un jour, de Laurent Quinton, avec Nicolas Sarrasin

Tu me prends pour qui ? d’Alexandre Koutchevsky, avec Alain Meneust

Plasticienne scénographe : Céline Lyaudet

Construction : Simon Beillevaire

Assistant-régie : Fabien André

Coproduction : Compagnie Dérézo, Écho Théâtre

Avec l’aide à la résidence de création de la DRAC Bretragne

Spectacle crée en résidence de création en mars 2008 au Théâtre de Poche de Hédé

La Compagnie Dérézo est conventionnée avec le ministère de la Culture-DRAC Bretagne, la région Bretagne, le conseil général du Finistère et la ville de Brest

La Compagnie Dérézo se joint à Amnesty International pour soutenir le comédien Birman Zarganar injustement condamné en novembre 2008 à 35 ans d’emprisonnement.

Le Quartz, scène nationale de Brest • square Beethoven, 60, rue du Château • 29200 Brest

Le 5 novembre 2009 à 19 h 30, et le 6 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

Réservations : 02 98 33 70 70 ou www.lequartz.com

18,5 € | 13,5 € | 9 €

Spectacle en tournée :

• En 2009 à l’espace Keraudy de Plougonvelin, au Théâtre du Pays-de-Morlaix, au Quartz, scène nationale de Brest, à l’espace Athéna d’Auray, au Quai des rêves de Lamballe, à Josselin, à Esquibien et avec l’aide à la diffusion des communautés de communes de la Bretagne romantique et du Val-d’Île à Tinténiac, Saint-Thual, Dingé, Plesder, Langouët, Vignoc, Saint-Médard-sur-Ille, Melesse, La Mézière

• En 2010 au centre culturel de la Ville-Robert à Pordic et à L’Avel Vor de Plougastel…

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