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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 11:13

Grichkovets : la dépression hilarante


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


Vous êtes seul, désespérément seul : personne pour comprendre votre doute métaphysique, percer la conscience du vide qui vous oppresse et répondre à vos questions sur le sens de la vie ? Courez voir « la Ville », d’Evgueni Grichkovets, riez du ridicule d’un homme perdu dans les méandres d’une crise existentielle et compatissez avec ce personnage incarné avec brio par Bruno Paviot. Ressortez enthousiasmé d’une pièce affolante où tout tourne en rond − le langage, la pensée et les corps des citadins pressés −, une pièce où les cinq acteurs rendent hommage avec brio à celui qui les a dirigés : Alain Mollot, (fondateur de leur compagnie La Jacquerie), décédé le 15 mai 2013. Entretien avec Bruno Paviot.

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Bruno Paviot | © Marie Barral

Les Trois Coups. — La Ville est le premier texte contemporain qu’Alain Mollot a mis en scène (autrement, il montait des textes classiques ou les siens). Pourquoi avoir choisi cette pièce tragi-comique de l’auteur sibérien Evgueni Grichkovets ?

Bruno Paviot. — Alain voulait monter un triptyque russe, composé de la Cerisaie de Tchekhov, la Ville, et d’un montage d’extraits de Dostoïevski. Les thèmes du départ, de l’ailleurs et de l’attachement à la patrie liaient entre eux les textes de ce corpus. On ne peut s’empêcher de rattacher ce sujet à la leucémie dont Alain a souffert cinq ans, même s’il ne l’a jamais formulé ainsi. La Cerisaie n’ayant pu être montée pour des questions financières (étant donné le grand nombre de personnages), nous nous sommes donc attelés à la Ville, qui a été jouée à Villejuif au Théâtre Romain-Rolland en janvier 2013. Autrement, Alain mettait surtout en scène des textes sur des thèmes de société qu’il écrivait à partir d’interviews d’habitants, comme Res publica (2011), création sur l’État, le pouvoir, la nation.

Les Trois Coups. — Histoire d’une détresse individuelle, la Ville est aussi une pièce « politique » en ce qu’elle met en scène un homme oppressé non seulement par des doutes existentiels, mais également par un rythme de vie citadine impossible à suivre. Il veut tout quitter : ville, travail, famille. Comment qualifierez-vous votre personnage : de fou, d’égoïste, de dépressif ?

Bruno Paviot. — Sergueï est très centré sur lui. Il ne se rend pas compte de la condescendance avec laquelle il traite les autres, de la souffrance qu’il leur inflige. D’ailleurs, tout en ayant l’air de donner la réplique à quelqu’un, il parle le plus souvent seul, face au public. Le rapport le plus frontal est celui noué avec son père : face à lui, Sergueï redevient un petit garçon piquant des crises de nerfs. Son fils, Sacha, est souvent évoqué dans la pièce sans que le public ne le voit jamais : l’enfant, c’est Sergueï lui-même, un homme qui traverse un épisode dépressif et éprouve le besoin de faire une pause.

Cette pièce sur la recherche du sens et l’absurdité de la condition de mortel est à la fois très « russe » et universelle : si l’on changeait les noms des personnages, nous pourrions être à Paris ou New York, dans des villes où l’on peut ne jamais s’arrêter…

Les Trois Coups. — Votre personnage est très hésitant dans ses propos, souvent vagues. D’ailleurs les mots « intelligible », « clarté », « comprendre » reviennent sans cesse dans sa bouche, comme un Graal que Sergueï ne saurait atteindre. On imagine qu’un texte comme le vôtre doit être bien difficile à apprendre (quand bien même il n’y paraît absolument rien à vous voir jouer) ?

Bruno Paviot. — Le dramaturge Evgueni Grichkovets est un comédien qui écrit ses monologues en s’enregistrant. Alain l’a découvert alors qu’il jouait lui-même en russe sa pièce Comment j’ai mangé du chien. Le texte était alors traduit en direct par Arnaud Le Glanic.

Lorsque Alain m’a proposé, pour la Ville, de jouer Sergueï, il m’a bien recommandé de lire deux fois le texte : plusieurs comédiens l’avaient déjà refusé faute de l’avoir compris (ou à cause de sa longueur). Effectivement, je n’ai ressenti de coup de cœur qu’à la deuxième lecture de la pièce. Elle me faisait penser aux textes de Tchekhov où beaucoup de choses s’expriment dans les non-dits. Or, ce qui est intéressant dans la Ville est justement ce que Sergueï n’arrive pas à formuler (et qui va se préciser au fur et à mesure de l’histoire).

Les Trois Coups. — L’oppression ressentie par Sergueï est partagée par le spectateur à la vue du plateau : un intérieur en bazar, des fenêtres murées, de hautes piles de livres fermés qui enserrent le bureau de Sergueï, le bonnet ridicule vissé sur son crâne. Que visait Alain Mollot ?

Bruno Paviot. — Le metteur en scène n’a pas voulu d’un univers évoquant simplement le quotidien. Par ce mur du fond qui s’avance à la fin de la pièce ou la peinture blanche qui recouvre tous les objets de Sergueï, il a voulu faire ressortir le caractère surréaliste de l’écriture d’Evgueni Grichkovets. Le plateau se rétrécit au fur et à mesure de l’affolement de l’esprit du personnage, comme si toute l’intrigue se déroulait dans son propre cerveau.

Les Trois Coups. — Alain Mollot est décédé en mai. Comment poursuit-on, à cinq comédiens, sans metteur en scène ?

Bruno Paviot. — Sans metteur en scène et sans assistante à la mise en scène puisque Cécile Métrich, qui était assistante, a remplacé Yola Buszko dans le rôle de la femme de Sergueï. Yola avait en effet décidé de rester aux côtés de son compagnon malade. Francesca Riva, qui connaissait bien Alain, nous a prêté son œil extérieur pour les répétitions.

Au printemps, le metteur en scène nous avait réunis pour nous dire que quoi qu’il en fût, nous devions jouer la Ville. C’était effectivement la meilleure façon de lui rendre hommage et de le garder vivant.

Les Trois Coups. — Alain Mollot dirigeait le Théâtre de la Jacquerie. Que va devenir cette compagnie ?

Bruno Paviot. — L’équipe de La Jacquerie va s’atteler à un nouveau projet : une adaptation de Hamlet. Elle continuera à travailler dans la lignée de ce que faisait son capitaine de navire : un théâtre citoyen, soucieux des préoccupations contemporaines. Alain se montrait très touché par toute forme de détresse sociale et politique. Comme directeur du Théâtre Romain-Rolland à Villejuif (94) de 2001 à 2010, il travaillait énormément en lien avec les habitants de la ville. Un tel souci de l’autre sera conservé. 

Propos recueillis par

Marie Barral


Voir aussi En même temps, critique de Vincent Cambier.

Voir aussi En même temps, critique d’Olivier Pansieri.

Voir aussi Planète, critique de Laura Plas.

Voir aussi Dreadnoughts, critique d’Olivier Pansieri.


La Ville, d’Evgueni Grichkovets

Éditions Les Solitaires intempestifs, 2004

Traduction : Arnaud Le Glanic

Compagnie La Jacquerie

Contact : venelle du Vieux-Bourg • 94800 Villejuif

01 47 26 45 34

Courriel : theatre-jacquerie@wanadoo.fr

Site : www.theatre-jacquerie.fr

Mise en scène : Alain Mollot

Assistante à la mise en scène : Cécile Métrich

Avec : Cécile Métrich, Philippe Millat-Carus, Bruno Paviot, François Roy, Pierre Trapet

Scénographie : Raymond Sarti

Costumes et accessoires : Nadia Léon

Lumières : Philippe Lacombe

Régie générale : Frédéric Ruiz

Régie son : Raphaël Papetti

Direction adjointe : Laurence Clauzel

Coproduction : Théâtre de la Jacquerie / Théâtre Romain-Rolland de Villejuif

Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 05 51

Du 6 juillet au 28 juillet 2013 à 17 h 25, relâche le 22 juillet

Durée :1 h 25

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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