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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 17:54

Arnaud Cathrine, un auteur

en scène


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


Arnaud Cathrine, le jeune et prolixe écrivain, aime la scène. Il y est monté à de nombreuses reprises pour des lectures musicales ou des mises en espace. Avec « le Journal intime de Benjamin Lorca », présenté ce printemps au théâtre Le Montfort (Paris 15e), il s’y risque (avec brio) comme comédien, donnant la réplique à une actrice rompue au métier, Nathalie Richard. Mis en scène par Ninon Brétécher, le spectacle évoque le deuil d’un écrivain mystérieux, Benjamin Lorca, vécu par deux proches qui l’ont apparemment mal connu : son ex-compagne Ninon (Nathalie Richard) et son frère cadet Martin (Arnaud Cathrine).

Rencontre avec un romancier ayant endossé le costume de comédien, le talentueux Arnaud Cathrine.

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Arnaud Cathrine | © Catherine Hélie / Gallimard

Les Trois Coups. — Comment est née l’idée pour vous qui n’avez jamais été comédien de jouer dans l’adaptation de votre propre roman, le Journal intime de Benjamin Lorca (Verticales, 2010) ?

Arnaud Cathrine. — J’ai rencontré Ninon Brétécher alors qu’elle préparait avec quatre comédiennes une mise en espace de mon roman la Disparition de Richard Taylor. Je devais alors simplement intervenir à la fin, au cours du débat avec le public. Trouvant dommage qu’il n’y ait pas d’homme sur scène, je me suis proposé, je me suis incrusté sur le plateau ! Nous avons ensuite mis en espace le Journal intime de Benjamin Lorca. Puis, Ninon Brétécher a voulu monter l’un des deux textes. Le Journal intime de Benjamin Lorca a trouvé preneur au théâtre Le Montfort.

Les Trois Coups. — Le roman évoque le deuil de quatre personnages proches de Benjamin Lorca, écrivain mystérieux. La pièce n’en garde que deux, Ninon et Martin. Qui a adapté le roman à la scène ?

Arnaud Cathrine. — Nous avons adapté le texte avec Ninon Brétécher. Au final, c’est moi qui ai le plus coupé le texte. Je suis habitué à cet exercice : l’adaptation de mon roman la Route de Midland au cinéma avec Éric Caravaca fut mon baptême du feu [le Passager, 2004].

Pour le Journal intime, après le travail d’adaptation, je me suis concentré sur mon rôle de comédien, ne remettant mon costume d’auteur qu’à de rares reprises, par exemple lorsque je me suis aperçu qu’une scène primordiale manquait à la pièce : une confrontation entre Martin et Ninon.

J’aime l’exercice de l’adaptation, qui transforme un texte en un corps vivant. Je ne me considère pas comme le gardien du temple.

Les Trois Coups. — Quelles difficultés y a-t-il à jouer son propre texte sous la direction d’un metteur en scène ?

Arnaud Cathrine. — J’adore être sur scène, que ce soit pour y lire un texte, y chanter. Si l’on me proposait d’y monter pour danser une chorégraphie assez simple, je crois que j’accepterais ! Aussi, j’étais impatient de vivre cette expérience de comédien.

J’avais souvent prêté ma voix à Martin, au cours de lectures publiques. Je me le représentais comme quelqu’un de fragile, de fébrile. Ninon n’avait pas du tout la même vision que moi de Martin : elle le concevait plus froid, plus coléreux, plus amer. D’ailleurs, elle estimait que le spectacle ne supporterait ni douceur ni intimité. Il m’a été difficile de déconstruire le personnage dans lequel je m’étais installé : j’avais l’impression que cela sonnait faux. Mais j’ai fait confiance…

Les Trois Coups. — Le résultat sonne juste : face au personnage de Ninon, icône de rock et femme passionnée, Martin est effectivement un homme froid et distant. Cela crée, sur scène, un équilibre entre le jeu des deux comédiens.

Arnaud Cathrine. — Tandis que j’avais l’impression, en répétant, de jouer un rôle de composition, plusieurs personnes m’ont fait remarquer que mon personnage, le Martin de Ninon, me ressemblait à plusieurs moments dans la pièce. Finalement, le Martin du roman peut sûrement être interprété de bien des manières…

Les Trois Coups. — Que recherchiez-vous en expérimentant le travail de comédien ?

Arnaud Cathrine. — J’ai découvert lors de la mise en espace de mes textes le travail du corps, le jeu silencieux de l’acteur. Même si l’auteur gagne en présence lors de lectures publiques, il reste derrière une table : son corps n’est pas exposé. Quitte à monter sur scène, je voulais explorer cela, apprendre par exemple à traverser une scène en marchant. Voilà pourquoi je n’ai pas hésité pas à couper mon texte : je voulais éviter les dialogues trop littéraires et faire, non de la littérature, mais véritablement « du théâtre ». Au final, la moitié du spectacle est sans texte (musical ou muet).

Les Trois Coups. — La musique y est très présente, le rock des années 1980 permettant d’exprimer toute la rage du deuil. D’où provient l’idée d’un spectacle en partie musical ?

Arnaud Cathrine. — En désirant introduire de la musique dans le spectacle, Ninon Brétécher pensait aux veillées mortuaires des pays du Sud au cours desquelles des chants accompagnent le défunt.

Les Trois Coups. — La vidéo projetée mélange des scènes du film le Feu follet, de Louis Malle [film de 1963 auquel le roman fait référence] et des images des deux comédiens. Quel rôle a cette vidéo ?

Arnaud Cathrine. — Les comédiens évoluent dans un espace très limité puisque le centre de la pièce est occupé par le lit du défunt. Ils n’investissent ce centre qu’à la fin de la pièce. Ninon Brétécher a en effet voulu repousser les deux personnages aux marges du plateau. Au contraire, par la vidéo, elle désirait donner un peu plus d’air au spectateur, lui ouvrir l’horizon. La vidéo est un montage de Jean-Charles Fitoussi. Il nous a filmés trois jours durant dans ma maison de campagne, en Normandie.

Quant au personnage principal du Feu follet (Maurice Ronet dans le rôle d’Alain Leroy), il est un double de Benjamin Lorca.

Les Trois Coups. — Vous avez travaillé pour le cinéma, la chanson, pour la radio France Culture, écrit des livres pour enfants, etc. En dehors de l’adaptation de vos textes à la scène, quelle est votre relation avec le théâtre ?

Arnaud Cathrine. — Jeune habitant d’une petite ville de province, j’étais plus habitué au cinéma. En arrivant à Paris pour y faire mes études, j’ai découvert avec plaisir un art dramatique contemporain (anglophone notamment) assez radical, subversif.

Détestant m’ennuyer, je suis un spectateur très parcimonieux : je ne vais au théâtre (ou au cinéma) que lorsque j’ai atrocement envie de voir une pièce. Cette année, j’ai découvert Joël Pommerat, avec la Réunification des deux Corées [pour et contre]. J’ai reçu une grande claque. J’ai également beaucoup aimé Acrobates de Stéphane Ricordel.

Les Trois Coups. — Vous l’aviez précisé lors de la sortie du livre, le Journal intime de Benjamin Lorca est une fiction. Néanmoins, Benjamin Lorca pourrait être rapproché de son créateur : il affiche une « pudeur surannée » et, dans le même temps, désire être connu et s’expose comme écrivain. Tel Arnaud Cathrine qui aime monter sur scène, mais n’écrit pas d’autobiographie ni d’autofiction ?

Arnaud Cathrine. — Benjamin et Martin me ressemblent tous les deux par certains points. Cependant, par cette expérience d’acteur, j’ai pleinement pris conscience qu’on était plus exposé sur scène qu’en écrivant un livre (à moins d’être un auteur très attendu par les critiques). L’adaptation du roman sur scène a fait l’objet de réactions très vives, comme si la scène réveillait plus les passions que le livre. Il faut être très courageux pour monter sur scène. En outre, le comédien doit chaque soir trouver en lui l’énergie pour jouer. En tant qu’auteur, si je n’ai pas envie d’écrire, je n’écris pas : je ne me force jamais.

Les Trois Coups. — Dans le spectacle, les deux personnages tournent autour du lit, comme s’ils n’arrivaient jamais à atteindre le cœur du personnage qu’ils cherchent à comprendre. Plusieurs de vos romans évoquent ce thème de l’incompréhension entre les êtres. La famille est également un sujet récurrent… Vous êtes comme un archéologue qui chercherait sans relâche à percer un unique mystère…

Arnaud Cathrine. — Je creuse sans cesse le même sillon. En interview, à plusieurs reprises, j’ai dit que c’était la dernière fois que je traitais du thème de la famille et, à chaque fois, cela s’est révélé faux. Mon prochain roman, Je ne retrouve personne [à paraître fin août 2013], explore lui aussi ce sujet. L’écriture n’est pas thérapeutique : on ne se débarrasse jamais de ses obsessions. Elles sont peut-être simplement un peu moins lourdes à porter… 

Propos recueillis par

Marie Barral


Le Journal intime de Benjamin Lorca, d’après le roman éponyme d’Arnaud Cathrine

Éd. Verticales, 2010

Mise en scène : Ninon Brétécher

Adaptation : Ninon Brétécher, Arnaud Cathrine

Avec : Nathalie Richard, Arnaud Cathrine

Musiciens : Vincent Artaud, David Grebil

Scénographie : Jean-Louis Benoit

Cinématographie : Jean-Charles Fitoussi

Création musicale : Vincent Artaud

Coproduction : Cie Jean-Louis-Benoit ; La Rive gauche, scène conventionnée de Saint-Étienne-du-Rouvray

Le Montfort • 106, rue Briançon • 75015 Paris

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Réservations : 01 56 08 33 88

Du 16 mai au 27 mai 2013 à 19 heures, le dimanche à 16 heures, relâche lundi et mardi

Durée : 1 h 10

25 € | 16 €

Tournée :

– 26 novembre 2013 : La Rive gauche à Saint-Étienne-du-Rouvray

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