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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 13:06

Un grand du piano


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Antoine Hervé, pianiste venu de la musique classique, grand spécialiste du jazz et de l’improvisation en général, poursuit inlassablement son combat en faveur de la création et de la diffusion. Tandis que ses « Leçons de jazz » rencontrent un succès croissant, il vient de sortir chez Plus loin music un nouvel album, « I Mean You », en hommage à Thelonious Monk. « Les Trois Coups » l’ont rencontré , lors de son passage à Rennes à l’occasion de « Jazz à l’Ouest », pour un entretien sur cette actualité.

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Antoine Hervé | © D.R.

Les Trois Coups.— Vous venez de consacrer un album, I Mean You (Plus loin music), à rendre hommage à Thelonious Monk : quelle place occupe-t-il, selon vous, dans l’histoire du piano jazz ?

Antoine Hervé.— C’est évidemment une place éminente, prédominante même. Celle d’un artiste qui incarne l’ouverture et l’inventivité. Il a eu l’audace d’être lui-même, et c’est essentiel.

Les Trois Coups.— Et dans votre panthéon personnel ?

Antoine Hervé.— Je n’ai pas de pianiste préféré. Choisir, c’est renoncer. Et puis, j’ai horreur de tous les classements. En matière artistique, je trouve cela inadéquat, voire nuisible. Et j’en ai assez de cette prétendue compétition partout. C’est vraiment un fléau de notre époque.

Les Trois Coups.— Votre album s’intitule I Mean You : comment avez-vous choisi le titre ?

Antoine Hervé.— Je l’ai emprunté à Monk, vous le savez. Comme souvent, chez lui, c’est un titre qu’on peut comprendre à plusieurs niveaux. On peut, par exemple, selon votre prononciation, entendre I’m in you.

Les Trois Coups.— Vous y voyez un sens érotique ?

Antoine Hervé.— Pas seulement. Ce qui m’intéresse, c’est la polysémie. La musique de Monk habite celui qui le joue et les auditeurs. Et moi, j’habite sa musique.

Les Trois Coups.— Quelle différence faites-vous entre interpréter Monk et Mozart ?

Antoine Hervé.— Précisons d’abord que, dans I Mean You, je n’interprète pas Monk. C’est ce que j’essayais d’indiquer tout à l’heure, en glosant sur le titre. Je me sers d’un thème de Monk, voire d’un fragment de sa musique, comme support de ma propre musique. Ce faisant, je joue avec la mémoire de l’auditeur. C’est ce que fait Debussy quand il s’inspire du folklore français. C’est ce qu’ont toujours fait tous les compositeurs dignes de ce nom. On est loin des impostures qu’on nous présente trop souvent comme des « Hommages à »…

Les Trois Coups.— Il vous arrive, néanmoins, d’être seulement un interprète ?

Antoine Hervé.— Oui, je vais le faire prochainement pour un D.V.D. consacré à la musique d’Oscar Peterson. C’est ce que j’appelle instaurer la classicité du jazz. On donne alors des œuvres de Peterson ou de Monk comme des œuvres de Chopin ou de Liszt.

Les Trois Coups.— Dans un numéro récent de Jazz magazine, vous observez que beaucoup de gens « regardent le jazz » plus qu’ils ne l’écoutent, et vous semblez le regretter. Sans nier le surcroît de plaisir que peut apporter une écoute informée, peut-on considérer qu’il n’y a de bonne écoute du jazz que savante ?

Antoine Hervé.— Laissez-moi d’abord réagir, vivement, au dernier mot que vous avez prononcé. Il n’y a sûrement pas de bonne écoute que savante. J’ai horreur de ce mot. Il m’évoque les Précieuses ridicules et tous les Trissotin que Molière raille dans ses Femmes savantes ! Donc, c’est non. Ensuite, je voudrais nuancer ce que vous rapportez. Ce n’est pas moi, c’est Léonard de Vinci, je crois, qui observe que la vue absorbe à peu près 75 % de nos capacités d’attention, l’ouïe en mobilise environ 15 % et le toucher, le goût, l’odorat se partagent le reste. Ce n’est donc pas le jazz qui est en cause. D’ailleurs, le jazz mobilise beaucoup moins la vue que le rock, par exemple, où le look et la gestuelle sont quelque chose de très important.

Les Trois Coups.— Quels objectifs poursuivez-vous, donc, avec vos Leçons de jazz dont le succès va croissant ? Quel public visez-vous ?

Antoine Hervé.— Je vise tous les publics de bonne volonté, et la fréquentation des salles le prouve. Mon objectif ? C’est une initiation douce. Je tends la main à ceux qui viennent me voir et m’écouter. Il n’y a pas d’accès à l’art sans initiation, sans médiation. Je suis là pour partager. Mon idée, c’est de créer des liens, d’appeler à la profondeur. J’invite les gens à rencontrer une personne, une histoire, avec un artisanat et un art que j’incarne. Ce qui est important, ce sont les liens que le public établit avec les personnes dont je parle.

Les Trois Coups.— C’est la raison pour laquelle vous proposez des sortes de cycles ?

Antoine Hervé.— Oui. Je suis un anti-one shot ! J’ai besoin, les gens ont besoin, l’art a besoin de la durée. C’est pourquoi je demande aux salles qui m’accueillent de programmer quatre ou cinq séances par saison sur deux ou trois ans.

Les Trois Coups.— Vous avez donc une vaste proposition programmatique ?

Antoine Hervé.— Actuellement, je peux proposer vingt-cinq leçons. C’est l’aristocratie du jazz. C’est le jazz, tout simplement : Oscar Peterson, le swing et la virtuosité ; Bill Evans, le romantisme et la passion ; Thelonious Monk, l’humour et le dandy ; McCoy Tyner, tempête sur les musiques du monde ; Herbie Hancock, le swing à tous les étages ; Chick Corea, un compositeur virtuose ; Keith Jarrett, un improvisateur au carrefour des musiques du xxe siècle ; Charles Mingus, l’écorché vif ; Antonio Carlos Jobim et la bossa-nova ; Louis Armstrong, l’invention du swing ; Weather Report, l’avènement du jazz rock ; John Coltrane, la recherche de l’absolu, etc.

Les Trois Coups.— D’autres projets ?

Antoine Hervé.— Nous avons déjà parlé du DVD consacré à Oscar Peterson, comme interprète. Ce qui m’importe, c’est d’affirmer que je suis un compositeur interprète, de garder les deux visions, celle de créateur et celle d’interprète. Et comme je suis plutôt rebelle, je ne veux pas me limiter à un genre. Je revendique donc aussi de pouvoir improviser sur notre patrimoine européen avec mon ami Jean-François Zygel…

Les Trois Coups.— Les lecteurs des Trois Coups ne manqueront donc pas d’occasions de vous voir et de vous entendre. C’est, en tout cas, ce que nous leur souhaitons.

Antoine Hervé.— Je les rencontre toujours avec plaisir. 

Propos recueillis par

Jean-François Picaut


I Mean You, a tribute to Thelonious Monk, par Antoine Hervé

Avec Antoine Hervé (piano)

Label : Plus loin music • 8, rue du 7e-Régiment-d’Artillerie • 35000 Rennes

+33 (0) 223 488 879

www.plusloin.net

Contact : Arielle Berthoud, attachée de presse • 3, rue Auguste-Bartholdi • 75015 Paris (France)

00 33 (0)1 77 13 59 27 | 00 33 (0)6 09 70 72 18

arielle.berthoud@noos.fr

Prochains concerts :

– 7 décembre 2010 : Brest-Vauban, La Leçon de jazz Thelonious Monk à 21 heures

– 11 décembre 2010 : Hyères, La Leçon de jazz au Théâtre Saint-Denis à 21 heures

– 14 décembre 2010, Lille, duo J.-F. Zygel. Duo de piano, concert d’improvisation avec Jean-François Zygel dans le cadre des Concerts de poche produits par Gisèle Magnan à 20 h 30

– 16 décembre 2010, Paris, La Leçon de jazz, création Duke Ellington, le pianiste à 19 h 30, Théâtre Paul-Éluard, scène conventionnée • 162, rue Maurice-Berteaux • 95870 Bezons

Contact : http://www.antoineherve.com

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