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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Pour un opéra populaire
Alain Surrans a été nommé directeur de l’Opéra de Rennes en janvier 2005. Auparavant, il avait été le collaborateur de Maurice Fleuret au Festival de Lille puis au ministère de la Culture (1980 à 1987), avant de diriger le Festival de Lille (1988), l’association Île-de-France Opéra et Ballet (1989-1993) et la programmation de l’Auditorium et de l’Orchestre national de Lyon (1994-1998). Après trois nouvelles années (1998-2001) au ministère de la Culture où il occupe les fonctions de conseiller pour la musique à la direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles, il a exercé les fonctions de directeur artistique aux éditions Salabert et de conseiller à l’Opéra de Paris, auprès d’Hugues Gall. On lui doit également une demi-douzaine d’ouvrages sur la musique.
Connaissant sa volonté passionnée d’œuvrer pour faire de l’opéra un art accessible à tous, nous lui avons demandé comment l’opéra pouvait être un art populaire.
Alain Surrans, directeur de l’Opéra de Rennes
Les Trois Coups.— L’opinion courante voit l’opéra comme un art réservé à l’élite, et vous, vous voulez en faire un art accessible à tous. Vous avez le goût du paradoxe, Alain Surrans ?
Alain Surrans.— J’ai surtout la volonté de me battre contre les idées toutes faites ! Les gens ont la manie de vouloir ranger toutes choses dans des cases. L’opéra est ainsi affublé de l’étiquette « élitiste » : c’est au moins une approche sans nuances. L’opéra ne se réduit pas à Louis XIV dansant dans les ballets qu’il faisait donner à Versailles ni à une émanation de la bourgeoisie comme le voulait Marx.
Les Trois Coups.— Ce sont pourtant des réalités.
Alain Surrans.— Évidemment, nul ne songe à nier que le goût des princes et l’avènement de la bourgeoisie ont favorisé l’essor de l’opéra, mais il ne faut pas oublier que c’est aussi un spectacle en soi. De plus, j’aimerais que vos lecteurs méditent ces aspects historiques de l’opéra dans notre pays. Certes, l’Opéra de Paris est né d’une volonté princière comme ceux de Nantes ou Bordeaux sont une manifestation de la bourgeoisie de ces deux villes, mais à Rennes ? L’Opéra de Rennes a été voulu par la municipalité de l’époque pour distraire les troupes nombreuses en ville. On craignait que la jeunesse militaire désœuvrée ne s’adonnât à la boisson… Ça ne vous rappelle rien ?
Les Trois Coups.— Bref, vous croyez que l’opéra peut être un art populaire ?
Alain Surrans.— Ce n’est pas une croyance, c’est une certitude assise sur trente ans d’expérience. Dès que l’on donne accès à l’art, les préjugés fondent. Ce sont les bourgeois qui disent au peuple : « L’opéra, ce n’est pas pour vous ». L’oligarchie médiatique reprend cette antienne. Mais, dès qu’on franchit cet obstacle, la rencontre a lieu.
Les Trois Coups.— Votre mission, c’est donc de permettre à chacun d’avoir accès à l’opéra ?
Alain Surrans.— Je suis au service de l’art et du public. Comment pourrait-il en être autrement quand le spectateur ne paie à l’Opéra que 18 % du coup réel de sa place ? Je me sens des devoirs envers le contribuable. C’est pourquoi je m’efforce d’offrir la plus haute qualité avec le budget qui m’est alloué. Rennes, la onzième ville de France a le vingtième budget d’opéra : cela me permet d’offrir environ quinze mille places par an, pour le lyrique seulement. Ma devise est Venez dans notre maison, l’Opéra est à vous.
Les Trois Coups.— On sait bien, cependant, qu’il n’est pas évident, pour beaucoup de gens, de venir à l’Opéra. Que faites-vous concrètement pour attirer le plus grand nombre de spectateurs ?
Alain Surrans.— Il y a d’abord la politique tarifaire voulue par la municipalité et que j’approuve totalement. Nous offrons des places de 7 € à 49 € : c’est tout à fait raisonnable pour des spectacles qui peuvent mobiliser jusqu’à cent personnes sur le plateau. Nous n’avons pas à rougir de la comparaison avec les productions de variétés dans des stades, des Zéniths ou au Liberté, ici à Rennes.
Les Trois Coups.— Le prix est important, évidemment, mais on sait que ce n’est pas le seul frein…
Alain Surrans.— J’en suis tout à fait conscient. C’est pourquoi notre démarche d’action culturelle est la plus diversifiée possible. Nous touchons cinq mille enfants, chaque année, mais nous ne négligeons pas le public adulte. Notre objectif est de décomplexer les gens. C’est pourquoi nous ouvrons aussi largement que possible les portes de notre maison : ce sont les opérations « portes ouvertes », « Opéra ouvre-toi » ou « Tous à l’Opéra ». Il y a aussi notre programme « Révisez vos classiques », qui pour 4 € (avec une garderie gratuite) permet de se familiariser avec le programme à l’affiche. À cette occasion, des contingents de places sont réservés pour les travailleurs sociaux qui souhaitent inviter des personnes dont ils s’occupent. Et puis, il y a nos générales publiques et gratuites.
Les Trois Coups.— Il vous arrive d’aller vous-même à la rencontre de votre public ?
Alain Surrans.— Bien sûr. Nous avons un rôle à jouer pour l’agglomération de Rennes, pour le département d’Ille-et-Vilaine et pour toute la Bretagne, c’est pourquoi nous n’hésitons pas à sortir de nos murs. Dans ce département, nous avons donné des représentations à Fougères, Vitré, Chartres mais aussi à Saint-Erblon ou à Pleugueuneuc. Cette année, nous aurons une Carmen en plein air.
Les Trois Coups.— Un mot de conclusion ?
Alain Surrans.— Venez chez nous sans appréhension : « Notre maison d’opéra est la vôtre ! ». Vous n’avez pas besoin de connaître la mythologie ou l’histoire : l’œuvre vous l’explique en la racontant. Vous y découvrirez des aventures qui touchent au merveilleux, au fantastique, au tragique. Un univers proche du conte servi par les technologies les plus récentes. Un monde de passion sublimée par le chant. ¶
Propos recueillis par
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • BP 3126 • 35031 Rennes cedex 162
Accueil, informations, réservations : 02 99 78 48 68
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