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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 19:25

« Ibsen fait rentrer la tragédie

dans le salon »


Par Marie Barral

Les Trois Coups.com


Le très talentueux Alain Françon, celui-là même qui nous subjugua en 2009 avec sa superbe mise en scène de « la Cerisaie » de Tchekov, présente actuellement « Solness le Constructeur », du dramaturge norvégien Henrik Ibsen. Encore une fois, il offre à un public conquis une mise en scène juste et élégante. Rencontre avec un artiste passionné, un chef d’orchestre soucieux de nuances.

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Alain Françon | © Michel Corbou / Mots d’images

Les Trois Coups. — Pourquoi avoir choisi de monter Solness le Constructeur de Henrik Ibsen (1828-1906) ?

Alain Françon. — Les quatre dernières pièces de Henrik Ibsen traitent d’un thème central, celui de l’autoréalisation (que ce soit dans la vie quotidienne ou dans l’art) : Solness le Constructeur, le Petit Eyolf, John Gabriel Borkman et Quand nous nous réveillerons d’entre les morts. L’autoréalisation est un devoir qui nous incombe. S’il en a le souci, l’homme peut pleinement trouver son essor, prendre de la hauteur avant de redescendre sur terre, au milieu des hommes.

Les Trois Coups. — Vous qualifiez Solness le Constructeur de « pièce de l’échec ». Pourtant, Solness ayant bâti toute sa vie, il aura laissé une œuvre…

Alain Françon. — Les fondations de Solness sont fausses, donc faibles. Le Constructeur emploie son maître, ce qui nous laisse déjà soupçonner qu’il a pu usurper sa place. Ce soupçon est renforcé par sa peur de la jeunesse, qui représente sa crainte de perdre une position mal acquise. De plus, Solness est bourré d’une culpabilité qui le tire vers le bas. On se demande si, comme Œdipe, il n’a pas franchi une limite… La Dame de la mer ou le Petit Eyolf [mis en scène par Alain Françon et présenté au Théâtre de la Colline en 2003] sont des pièces d’Ibsen plus positives. Dans le Petit Eyolf, Alfred Allmers construit des routes de montagne : il travaille donc en hauteur. Ce n’est plus le cas de Solness dès lors qu’il a décidé de bâtir « des foyers pour les humains » à la place des églises. De plus, le couple central du Petit Eyolf, Alfred et Rita, est ouvert aux autres, au contraire de Solness. Or le Constructeur tente de prendre de la hauteur alors que ses fondations sont fragiles…

Les Trois Coups. — Le personnage de Hilde Wangel (Adeline d’Hermy), jeune fille qui vient demander des comptes à Solness, n’est pas traité de façon réaliste ou psychologique. C’est une gamine extravagante et séductrice qui emplit la scène de toute sa vivacité. Comment analysez-vous ce personnage singulier ?

Alain Françon. — Hilde n’a ni expérience, ni histoire, ni vocation : c’est une force de vie, un personnage presque mythologique, une construction érotico-fantasmatique. Elle garde l’image de Solness perché en haut d’une tour, défiant Dieu. Solness est par la suite puni de cette attitude puisque les humains n’ont pas besoin de ce qu’il construit. Il ne semble pas en avoir tiré de leçon. Hilde sera là pour lui faire reproduire ce geste initial : monter au sommet de la tour. Elle renvoie Solness à sa démesure, à ce que les Grecs appellent l’hybris.

Les Trois Coups. — Vous avez fait retraduire la pièce d’Ibsen par Michel Vittoz. Le texte semble d’une grande modernité…

Alain Françon. — La traduction reste, autant que possible, fidèle au texte original : Ibsen est lui-même moderne… Ainsi, quand Hilde dit « merde », le terme choisi est très proche de celui utilisé par le dramaturge, qui est grossier. Cependant, certains mots n’ont pu être traduits aussi fidèlement dans la pièce en français. Par exemple, lorsque les personnages parlent de ces « démons » qui les habitent, Ibsen écrit en réalité « troll ». Mais le terme est trop connoté culturellement et assez ambivalent : il existe de bons et de mauvais trolls… Ces démons pourraient renvoyer aux concepts de « pulsion » ou d’« inconscient ». Or, un tel choix de traduction aurait enfermé la pièce dans une grille d’explication psychologique, alors que c’est une tragédie. En somme, Ibsen fait rentrer la tragédie dans le salon.

Les Trois Coups. — Comme dans la Cerisaie, que vous avez présentée à La Colline en 2009, la lumière habille véritablement une scène assez sobre. Le spectateur a alors l’impression d’admirer des tableaux. Comment portez-vous attention aux jeux de lumière ?

Alain Françon. — Je travaille avec Joël Hourbeigt [qui signe le travail des lumières dans cette pièce] depuis 1985. Nous ne pensons pas à créer des tableaux, c’est la qualité de la lumière qui nous occupe. De scène en scène, il y a énormément de variations, nous portons une grande attention aux nuances, à tout ce qui est entre l’ombre et la lumière. Si cela produit des tableaux, c’est tant mieux.

Les Trois Coups. — Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff, Adeline d’Hermy, etc. Comment dirigez-vous ces brillants comédiens ?

Alain Françon. — L’enjeu, tout comme la lumière, est indiqué par le poète Verlaine : « Car nous voulons la nuance encor / Pas la couleur, rien que la nuance ! » [in l’Art poétique]. En français, les accents toniques ne sont pas déterminés, la phrase peut donc rapidement partir à vau-l’eau et le sens en être changé. Le texte est donc comme une partition : il faut mener un vrai travail prosodique pour saisir à chaque moment la note juste. Certains acteurs sont parfois trop sentimentaux, alors qu’un bon acteur doit être précis. Les « gens qui jouent » sont de mauvais acteurs…

Propos recueillis par

Marie Barral


Solness le Constructeur, de Henrik Ibsen

Traduction de Michel Vittoz

Théâtre des Nuages-de-Neige • 14, rue des Boulets • 75011 Paris

06 85 57 62 01

Courriel : info@theatre-des-nuages-de-neige.fr

Site : www.theatre-des-nuages-de-neige.fr

Mise en scène : Alain Françon

Avec : Gérard Chaillou, Adrien Gamba-Gontard, Adeline d’Hermy, Agathe L’Huillier, Michel Robin, Dominique Valadié, Wladimir Yordanoff

Dramaturgie : Adèle Chaniolleau

Décor : Jacques Gabel

Lumière : Joël Hourbeigt

Costumes : Anne Autran-Dumour et Patrice Cauchetier

Musique : Marie-Hélène Séréro

Son : Daniel Deshays

Enregistrement musique : Floriane Bonanni, Florent Brannens, Renaud Guieu, Jérémy Pasquier

Coproduction Théâtre des Nuages-de-Neige, La Colline, théâtre national, Comédie de Reims, C.D.N., Théâtre des 13-Vents, C.D.N. Languedoc-Roussillon

La Colline, théâtre national • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Site du théâtre : www.colline.fr

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 23 mars au 25 avril 2013 à 20 h 30, le mardi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 2 h 20

29 € | 24 € | 14 €

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