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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 14:45

Des pépites et des cendres


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Neuf tranches de vie : éclats de rire, bris de vie. Jacques Hadjaje nous propose avec « Entre-temps, j’ai continué à vivre » un spectacle plein de petites imperfections mais touchant comme la vie…

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« Entre-temps, j’ai continué à vivre » | © Pierre Dolzani

Venus au chevet d’Adèle (1), penchés ensuite sur le berceau d’Albert (2), nous attendions cette création de la compagnie des Camerluches : une nouvelle histoire de vie et de mort. Cette fois, c’est une région qui meurt. On ferme en effet sa dernière mine. Celle-ci a un nom de femme : la Marie‑Christine. En guise de funérailles a lieu en ville une ultime manifestation. Et Jacques Hadjaje choisit ce jour-là (unité de temps), cette ville (unité de lieu) pour ouvrir neuf fenêtres sur des vies (éclatement de l’action).

Neuf tableaux se succèdent ainsi. L’histoire collective n’en constitue qu’un arrière-plan. Certes, la mine a fait mourir les pères, a nourri les familles, sa disparition a engendré humiliation et pauvreté, mais on ne le saura qu’en passant. Pas de discours, pas de fresque à la Gérard Mordillat (3). Les vivants et les morts ne se nichent ici que dans les tiroirs d’une maison que l’on vide, dans un grenier aux boules à neige. On serait alors tenté de comparer chacune des neuf saynètes à une boîte aux secrets.

C’est ce que suggère d’ailleurs la scénographie. La scène du Lucernaire forme une petite boîte noire, et elle abrite un podium qui recèle une trappe (couvercle de la boîte). Cette scénographie est dépouillée. Quelques éléments de costumes bien choisis, des placements judicieux et un habile jeu de lumière suffisent à créer une ambiance. Quand la saynète commence, on a l’impression que le passé se libère : maux d’enfance mal pansés, histoires d’amour brisées ou avortées.

Une dizaine de minutes pour dire tant !

Exposition, nœud, chute sont pour cela mêlées et menées en quelques minutes. C’est la règle d’un jeu bien délicat. Parfois, l’émotion surgit trop vite. On passe d’un jeu assez naturel à quelque chose de théâtral, de la situation la plus anodine au pathos. On aimerait avoir plus de temps pour les non-dits, les silences, plus de temps pour découvrir les personnages. Quelques scènes n’échappent donc pas au stéréotype comme celle où une fille de patron se retrouve des années plus tard face à l’homme qu’elle a aimé et qui a été renvoyé par son père (3). C’est d’autant plus dommage que l’émotion affleure souvent.

Jacques Hadjaje se montre en effet souvent fin observateur, son esprit fait mouche. Par son humour, il révèle la force de la vie. On se souviendra sans nul doute de la dernière image de son kaléidoscope. On y découvre une fille et son défunt père auréolé d’une factice gloire militaire et enfermé… dans un frigo. Sensible et tordant. On gardera encore dans son cœur l’image d’un mineur devenu lapin de foire, d’un magasinier boxeur, d’un pitoyable meurtrier du dimanche…

Les comédiens qui incarnent les divers personnages de cette galerie des souvenirs sont à la hauteur des personnages qu’ils incarnent. On mentionnera en particulier Anne Didon et Guillaume Lebon, extrêmement justes. Il faut dire que ce sont des compagnons de longue date : on sent leur complicité. Et si tous ne sont pas toujours dans la juste note, on attribuerait plutôt cela à la direction d’acteurs. Car, bientôt, qui avait flirté avec le surjeu s’impose par sa finesse.

On rit, on compatit, on se reconnaît en l’un ou en l’autre. En attendant, j’ai continué à vivre est en définitive un joli spectacle, imparfait mais plein d’humanité. 

Laura Plas


(1) Dans Adèle a ses raisons, les membres d’une famille se réunissent auprès de la vieille Adèle qui leur retrace sa vie.

(2) Dis-leur que la vie est belle réunit ses personnages lors d’une naissance.

(3) Voir les Vivants et les Morts de Gérard Mordillat, Cairn d’Enzo Cormann [ici, ici, ici et ici], et on en passe…


Entre-temps, j’ai continué à vivre, de Jacques Hadjaje

Texte édité chez L’Harmattan

Compagnie des Camerluches • 2 bis, passage Gautier • 75019 Paris

06 31 40 12 03

Site : www.camerluches.fr

Courriel de la compagnie : contact@camerluches.fr

Écriture et mise en scène : Jacques Hadjaje

Avec : Isabelle Brochard, Anne Didon, Guillaume Lebon, Delphine Lequenne, Laurent Morteau

Assistante à la mise en scène : Mathilde Cazeneuve

Scénographie et costumes : Anne Lezervant

Création lumières : Franck Pellé

Création sonore : Jean-Damien Ratel

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Métro : arrêt Vavin et Édouard-Quinet

À partir du 20 novembre 2013, du mardi au samedi à 21 h 30, samedi et dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 15

30 € | 25 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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