Godot révélé ?
Avant de partir en tournée, Bernard Lévy et son équipe se sont posés quelques jours à Sortie ouest pour recréer « En attendant Godot », la pièce de Beckett qui intrigue depuis près de soixante ans. Dans une mise en scène assez classique, la compagnie explore une piste ouverte par Pierre et Valentin Temkine, celle de l’ancrage historique : après la Shoah, le théâtre ne peut être comme avant. Démonstration.
elon Jean Anouilh, En attendant Godot était « les pensées de Pascal jouées par les Fratellini ». D’avant-garde à sa création en 1953, classique au xxie siècle, la pièce continue de surprendre, de dérouter. Beckett ne donnait pas de réponse, il laissait planer le mystère sur sa signification
profonde. Malgré les importantes didascalies de l’auteur, les metteurs en scène peuvent interpréter à leur guise cette attente absurde sur une lande déserte. À force de décortiquer la pièce,
d’analyser la vie de Beckett, théoriciens et historiens ont ouvert une nouvelle piste. Vladimir et Estragon seraient quelque part en Vaucluse, près de Roussillon, là où l’auteur a vécu son
engagement dans la Résistance. Les deux personnages seraient des réfugiés juifs attendant un passeur, Godot. Il est possible que Bernard Lévy (coïncidence, Estragon s’appelle Lévy dans un
premier manuscrit) ait eu en tête cette interprétation.
« En attendant Godot »
Son décor, un cylindre en coupe, fait penser à l’entrée d’un gouffre ou d’une caverne, dans laquelle les deux hommes pourraient se cacher. Ce dispositif justifie la présence d’un arbre isolé : ces endroits le plus souvent couverts de pierres sont hostiles à la végétation. Ces falaises couleur de cendre peuvent renvoyer à une apocalypse, à la guerre, à Auschwitz. Bernard Lévy a également mis en scène Fin de partie avec les mêmes comédiens dans un dispositif semblable. Il a sans doute en mémoire une des phrases clés de la pièce : « Tout l’univers pue le cadavre ». La décomposition, toujours, l’atmosphère nauséabonde imprègnent la scène. Du coup, on ne se pose plus la question de savoir si Vladimir et Estragon sont des clowns, des clochards, des vagabonds. Ce sont des êtres humains hantés par le spectre de la mort, la peur au ventre. Ils tuent le temps comme ils peuvent en attendant.
Gilles Arbona et Thierry Bosc jouent Vladimir et Estragon. Ils forment un vieux couple lié par une longue histoire, le premier soutenant l’autre, plus fragile, d’une tendresse presque paternelle. On lit la terreur dans leurs yeux, la panique de ne pouvoir s’en sortir. S’ils font les clowns parfois, c’est pour détendre l’atmosphère oppressante. Dans ces moments-là, ils déclenchent le rire, le rire salvateur. On a beaucoup aimé ce jeu très humain des deux comédiens. En face d’eux, Pozzo devient l’image de la brute inhumaine, de la bête infâme, que parvient à restituer Patrick Zimmermann. Et Lucky personnifie l’humiliation, la déchéance portée à son comble. Dans ces conditions, lorsque Georges Ser débite son monologue, ce n’est plus à la façon d’une mitraillette, comme on l’entend souvent. C’est un homme au bout du rouleau qui cherche ses mots pour dire sa pensée. Il est bouleversant. Le public ne s’y trompe pas, qui applaudit spontanément. Non pas tant la performance de l’acteur que celle du personnage qui puise au plus profond de lui la force de s’exprimer. À la lumière de l’Histoire, la pièce a-t-elle perdu un peu de sa magie mystérieuse ? Peut-être, mais c’est peut-être aussi pour cela qu’elle justifie son entrée au Panthéon du théâtre. ¶
Marie-Christine Harant
Les Trois Coups
En attendant Godot, de Samuel Beckett
Compagnie Lire aux éclats • 110, rue Marcadet • 75018 Paris
01 42 52 65 68
Mise en scène : Bernard Lévy
Assistant à la mise en scène : Jean-Luc Vincent
Avec : Gilles Arbona (Vladimir), Thierry Bosc (Estragon), Florent Arnoult (l’Enfant), Georges Ser (Lucky), Patrick Zimmermann (Pozzo)
Chorégraphie : Jean-Claude Gallotta
Décor : Giulio Lichner
Création costumes : Elsa Pavanel, assistée de Séverine Thiébault
Création lumière : Christian Pinaud
Sortie ouest • domaine de Bayssan • 34500 Béziers
Réservations : 04 67 28 37 32
Le 14 janvier 2010 à 19 heures, les 15 et 16 janvier 2010 à 21 heures
Durée : 1 h 45
16 € | 12,50 € | 6 €
Tournée :
– 20 et 21 janvier 2010, Angoulême
– 29 janvier 2010, Chartres
– 3 au 13 février 2010, Vandœuvre-les-Nancy
– 25 février 2010, Lons-le-Saunier
– 2 et 3 mars 2010, Quimper
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
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