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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 11:18

L’oisiveté mère

de toutes les vertus ?


Par Estelle Pignet

Les Trois Coups.com


Le Festival de l’économie de l’agglomération d’Annecy organisait du 9 au 14 octobre 2012 sa troisième édition. Pour la première fois, une pièce de théâtre était programmée parmi les conférences et les tables rondes. Le choix de l’« Éloge de l’oisiveté » de Dominique Rongvaux, d’après l’essai de Bertrand Russell, s’avère particulièrement pertinent et efficace.

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« Éloge de l’oisiveté » | © D.R.

Cette manifestation est née de l’idée que chacun devrait pouvoir comprendre les enjeux des choix économiques opérés par notre classe politique. Elle se donne donc pour but de rendre l’économie accessible et attractive. Le moins que l’on puisse dire est que ses organisateurs n’ont pas peur des discours alternatifs. L’Éloge de l’oisiveté proposé par le comédien belge Dominique Rongvaux bat en brèche la valeur travail, plaide pour une meilleure distribution des richesses comme des tâches, et vante les mérites du temps libre. La démonstration repose sur l’essai du même nom écrit en 1932 par le scientifique Bertrand Russell.

La forme théâtrale, contrairement au propos, n’a rien de révolutionnaire. Mais elle est très bien maîtrisée. Seul en scène, entre une table et un fauteuil, le comédien tient une conférence décontractée et allègre. Il a habilement mêlé au texte initial des anecdotes personnelles et des références à d’autres lectures, qui apportent du jeu et illustrent le propos sans en faire perdre le fil. L’attention du spectateur est parfaitement maintenue. En usant du ton de questions ouvertes plutôt que de vérités assénées, il emporte l’adhésion du public à son discours. Dans les silences laissés volontairement à la fin des phrases, des murmures d’approbation se font entendre.

Un fonds subversif

Car le propos est bien loin de laisser indifférent, et il mérite qu’on en dévoile l’idée maîtresse. À savoir que les méthodes de production modernes nous permettent de subvenir largement aux besoins et même au superflu de l’ensemble de la population. Bertrand Russell a calculé que quatre heures de travail par jour et par personne suffiraient à assurer à tous un confort satisfaisant. Or, la charge de travail n’a pas du tout été répartie : « Nous avons choisi à la place le surmenage pour les uns et la misère pour les autres. En cela, nous avons été bien bêtes. Il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment. » Il faut préciser que Dominique Rongvaux commence adroitement par présenter Bertrand Russell, dont le portrait éclaire la scène. Cet éminent mathématicien est célèbre pour ses recherches sur la logique. Cela donne du crédit à ses observations.

Sur cette base, Dominique Rongvaux interroge notre rapport au travail et souligne l’absurdité de la situation économique actuelle. Il puise ses exemples dans le texte de Russell, ou dans son propre parcours de jeune diplômé d’une école de commerce, voie qu’il quitta rapidement pour le Conservatoire d’art dramatique.

En conséquence, le temps ainsi libéré permettrait de s’adonner à des loisirs. Ceux‑ci ne seraient plus nécessairement passifs comme ils le sont bien souvent aujourd’hui, car notre énergie ne serait plus entièrement dépensée dans le travail professionnel. Avec ironie, Russel suggère que « les médecins auraient le temps de s’intéresser aux progrès de la médecine ». Plus sérieusement, il affirme que seul le temps libre permet d’accéder aux meilleures choses de la vie. Et ce n’est pas la longue digression de Dominique Rongvaux décrivant le mode de vie du paresseux qui contredit cette idée. On notera que cet animal au sourire béat a fort bien su assurer la survie de son espèce sans se surmener.

Susciter le débat

Ce spectacle, on l’aura compris, mise sur le message. Il veut proposer un autre point de vue, faire naître l’idée que les choses pourraient être différentes, et c’est aussi ce que l’on aime au théâtre. Dans le cadre du Festival de l’économie, la représentation était immédiatement suivie d’un débat, occasion d’entendre les commentaires suscités. Les termes de « décroissance » et de « revenu social » sont rapidement lancés. Les conditions actuelles de travail sont jugées bien peu épanouissantes, et le temps librement choisi semble largement souhaité. Ce dernier est tout à fait distinct des périodes de chômage subi, qui ne sont pas mises à profit mais sont seulement sources d’angoisse. La réaction principale du public est « d’accord, mais comment fait‑on ? » Comment faire changer les mentalités par une action collective, quand l’individualisme règne ? À cette question, ce spectacle propose comme début de réponse l’envie d’aller au théâtre. Ce loisir actif permet d’occuper intelligemment (le plus souvent) son temps, et le théâtre reste le lieu où l’on peut entendre ce type de discours et en débattre. 

Estelle Pignet


Voir aussi Ficelles, critique de Vincent Morch.


Éloge de l’oisiveté, de Dominique Rongvaux d’après Bertrand Russell

La Fabuleuse Troupe

lafabuleusetroupe@gmail.com

Site : www.lafabuleusetroupe.be

Mise en scène : Véronique Dumont

Avec : Dominique Rongvaux

Lumières : Bruno Smit

Avec l’aimable autorisation de The Bertrand Russell Peace Foundation

Festival de l’économie • 3, impasse des Prairies • 74940 Annecy‑le‑Vieux

Billetterie : 07 61 27 03 61

www.festivaldeleconomie.org

Auditorium de Seynod • 25-27, avenue du Champ-Fleuri • 74600 Seynod

Samedi 14 octobre 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

De 16 € à 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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