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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Immersion dans l’eau et les rêves
de la Carlson
Créée à l’Opéra de Lille en 2008, la dernière œuvre de Carolyn Carlson achève sa tournée française à Chaillot. « Eau », pièce pour douze danseurs, aborde une thématique chère à la chorégraphe, qui irrigue bon nombre de ses créations, comme « Still Waters », « Writings on Water », ou « Water Born ». L’eau a trait aux rêves, au miroir, aux visions. Aux yeux de Gaston Bachelard, qui a inspiré ce nouveau poème visuel, l’eau a « un destin essentiel qui métamorphose sans cesse la substance de l’être »… L’imaginaire de la « Blue Lady » avait de quoi être abreuvé !
« Femme d’eau » qui a toujours vécu près d’un océan ou d’un fleuve, Carolyn Carlson s’efforce de retranscrire dans sa dernière chorégraphie le mouvement perpétuel, « la force de vie, la fluidité et les vertus sculpturales de l’eau ». Le spectacle est donc composé de cinq sections qui évoquent l’eau originelle, les métaphores de la naissance, du rêve, du narcissisme, de la force et de la mort attachées à ce thème, l’actualité des eaux polluées et, pour finir, l’eau purificatrice. Ces « chapitres » font écho à ceux du livre de Bachelard l’Eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière. Sans être narratif, Eau relate une histoire mythique de l’eau, de l’origine des formes cellulaires à la menace écologique présente, avec un final qui souligne la dimension sacrée de cet élément.
« Eau » | © Frédéric Lovino
Des saynètes hétérogènes, mêlant ou alternant danse, théâtre, poésie proférée ou projetée, vidéo et musique, se succèdent. Certaines sont un peu hermétiques, voire ennuyeuses. D’autres possèdent une force dramatique incontestable. Un corps féminin nu, allongé au milieu d’un miroir aquatique, sort ainsi de son cocon mouillé, au début de la pièce. Plus tard, un trio de danseurs mystérieux et sensuel accomplit des portés virtuoses. Un groupe d’hommes en noir danse la puissance océane et masculine des eaux violentes. Dans la partie « écolo », une femme est mise en bouteille, tandis qu’un homme est forcé de boire des litres d’eau (en bouteilles). À la fin, l’apparition d’une danseuse aux longs cheveux bruns, vêtue d’une robe drapée rouge sang (tableau qui rappelle d’autres créations de Carolyn Carlson), possède une charge poétique admirable. Dans tous les cas, la gestuelle (saccadée, apaisée ou vibrante) de ces prodigieux danseurs acteurs est mue par les métamorphoses infinies de l’eau.
La scénographie est particulièrement réussie
La force du spectacle tient aussi à la collaboration entre la chorégraphe, le vidéaste et directeur artistique Alain Fleischer, et le compositeur anglais Joby Talbot. La scénographie est particulièrement réussie. Trois écrans en forme de voiles de navire mouvantes servent à projeter des images d’un océan, d’un navire, d’une tempête, ou d’un port désolé où flottent les détritus. Un voile scintillant sépare la scène de la salle afin de suggérer que l’action représentée au début se passe sous l’eau. Un miroir rectangulaire rempli d’eau est posé sur le sol et filmé en direct : il mire le monde et métaphorise les yeux de la terre. Les jeux de lumière sur les danseurs (reflets mordorés, cercles blancs) ensorcèlent… Comme la musique, fluide, onirique et pleine d’émotions.
« Eau » | © Frédéric Lovino
Le point le plus discutable du spectacle concerne sans doute la fonction des textes proférés ou projetés. En effet, Eau est ponctué de poèmes qui, tel le chœur dans la tragédie grecque, commentent l’action. Certes, ils sont denses, parfois profonds. Mais ils paraissent redondants par rapport au dialogue des mouvements, des sons et des images mis en scène. Surtout, ils délimitent le sens. « Ce que vous venez de voir, c’est l’océan. Corps liquide gorgé de vie de mémoire et de sel », explique ainsi l’artiste Alan Brooks. Vers la fin du spectacle, le poème projeté de Jean-Pierre Siméon délivre même un message d’un didactisme très appuyé : « Vous comprendrez soudain trop tard / qu’en tuant les sources le ciel et la vague / en tuant la neige en tuant l’arbre / c’était votre propre visage que vous mettiez à mort ». C’est beau, mais c’est trop. Presque inutile.
Quoi qu’il en soit, cette dernière création de Carloyn Carlson a le mérite de donner chair et corps à tout un imaginaire de l’eau qui puise notamment dans l’œuvre magistrale de Bachelard, l’Eau et les Rêves. Le spectacle met ainsi en œuvre une véritable poétique de l’eau, en incarnant à la fois les formes et les significations que revêt cet élément vital : larmes, eaux dormantes, bouteille, bassine, océan ou mer au goût de sel, urine, transpiration, sang de la terre, matière brute, indomptable et sacrée. Voilà de quoi remplir l’âme. ¶
Lorène de Bonnay
Les Trois Coups
Eau, de Carolyn Carlson, Alain Fleischer, Joby Talbot
Centre chorégraphique national de Roubaix • 33, rue de l’Épeule • 59100 Roubaix
03 20 24 66 66
Chorégraphie : Carolyn Carlson, avec la complicité des danseurs
Assistants chorégraphiques : Valentina Romito et Henri Mayet
Avec : Amina Amici, Chinatsu Kosakatani, Isida Micani, Chiara Michelini, Sara Orselli, Sonia Rocha, Jacky Berger, Flavien Bernezet, Yoann Boyer, Alan Brooks, Yutaka Nakata, Riccardo Meneghini ; seconde distribution : Cristina Santucci, Guilhem Rouillon
Musique originale : Joby Talbot
Images et dispositif : Alain Fleischer
Lumières : Alain Fleischer et Freddy Bonneau
Peinture : Philippe Tallis
Costumes : Chrystel Zingiro, Manue Piat, Ta-Jung Lina-wu
Textes : Carolyn Carlson et Alan Brooks
Textes dits : Alan Brooks, Amina Amici
Texte projeté : Jean Pierre Siméon
Conseil artistique : Alessandra Vigna et Claire de Zorzi
Conseil musical : Gill Graham pour Chester Music Ltd
Direction technique : Robert Pereira
Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris
Réservations : 01 53 65 30 00
Du 18 au 20 mars 2010 à 20 h 30
Durée : 1 h 20
27,5 € | 21 € | 12 €
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