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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 13:40

Que vaut un cœur pur

dans un monde voué au mal ?


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


S’appuyant sur l’œuvre inépuisable de Cervantès, Chantal Morel propose une adaptation de « Don Quichotte » en forme de voyage initiatique et d’hymne au pouvoir de l’imagination.

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« Pauvre fou ! » | © François Jaulin

Ce n’est pas la première fois que Chantal Morel adapte pour le théâtre l’un des grands chefs-d’œuvre de la littérature européenne (elle a consacré en particulier plusieurs spectacles à Dostoïevski). Le projet qui deviendra Pauvre fou ! est une création collective, née du désir d’aller à la rencontre des habitants de la Villeneuve, un quartier populaire de Grenoble. C’est d’abord avec son Équipe de création théâtrale, puis au hasard des rencontres, que s’est effectué le patient travail d’adaptation du roman pour la scène. La metteuse en scène a souhaité que soient associés au projet, aux côtés de comédiens professionnels, plusieurs amateurs dont c’est la première expérience sur les planches. La pièce a été créée au Théâtre Prémol de la Villeneuve en août 2012.

Pour le spectateur, Pauvre fou ! est d’abord une très belle expérience de théâtre. Dans l’annexe du Théâtre du Soleil, où le spectacle est accueilli à Paris, vient se nicher comme dans un écrin le décor très réussi imaginé par Chantal Morel – un espace semi-circulaire en bois, sur deux niveaux. Des lampes brillent dans la nuit. Le vent souffle. C’est un Don Quichotte vibrant de présence qui surgit sur le plateau. Louis Beyler, très inspiré dans sa gestuelle, restitue d’emblée toute l’humanité du personnage. Un Don Quichotte qui paraît d’autant plus décalé et anachronique que les autres personnages présents dans cette taverne (ou cette maison de passe) portent des costumes modernes. Dans les scènes suivantes, comme un appel au rêve, les protagonistes évolueront à mi-distance de la terre et du ciel. Et l’artifice théâtral jouera aussi de belle façon pour figurer Rossinante (le fidèle destrier) et le mulet de Sancho Panza.

Voyage initiatique

Car, comme chacun sait, Don Quichotte ne serait rien sans son écuyer qui le suit comme son ombre. La rencontre du héros et de Sancho Panza (Roland Depauw, sensationnel lui aussi) est comme l’association de deux solitudes. Les deux protagonistes errent sur les chemins, et la plus grande partie du spectacle est consacrée à l’évocation de cette errance. Chantal Morel a retenu un petit nombre d’épisodes parmi les plus connus – les moulins, les prisonniers libérés –, non parce qu’ils sont connus, mais parce qu’ils sont les moments clefs où se révèle la vérité des personnages. Ainsi la promesse faite à Sancho de devenir gouverneur d’un utopique archipel. Ou le moment où Don Quichotte reçoit son surnom de « Chevalier à la triste figure » et s’en délecte. Ou, plus encore, la scène où Sancho interroge son maître sur « la dame de [ses] pensées ». « Je la vois telle que le veut mon désir », répond Don Quichotte. Qui donc est Dulcinée, en effet, sinon une production de son imaginaire ?

L’histoire que nous propose Chantal Morel est celle d’un apprentissage, d’un voyage initiatique. Sancho Panza ne voit pas ce que voit Don Quichotte. Et lorsque celui-ci invente une nouvelle folie pour expliquer la première (ces « enchanteurs » qui sont contre lui), il trouve d’abord que son maître a « des grillons dans la tête ». C’est qu’il n’a pas accès à la langue de l’imaginaire, et cette langue est celle qu’il va apprendre chemin faisant. Une putain ou une princesse, quelle différence ? « Il me suffit de décider », dit Don Quichotte. C’est ce qui fait la beauté de Pauvre fou ! Car le spectateur, tout comme Sancho, accepte de suivre Don Quichotte dans ses visions. Lui aussi va apprendre à voir autrement, et découvrir que la trivialité du monde est faite pour être transcendée.

Ne pas renoncer à l’idéal

La folie de Don Quichotte, si folie il y a, est celle d’un homme qui refuse de renoncer à son idéal. Lui le chevalier errant, le redresseur de torts, est du fait de son idéalisme l’éternelle victime de la malhonnêteté des hommes. Que vaut un cœur pur dans un monde voué au mal ? Que peut l’humble chevalier contre le mépris de la parole donnée, ou « les conspirations des grands de ce monde » ? semble se demander la metteuse en scène après Cervantès. Rien d’autre que persévérer et se porter au secours des faibles et des misérables, en se figurant un monde meilleur. Et si ce Don Quichotte vieux de quatre siècles, avec son code de conduite et son idéal chevaleresque, paraît plus anachronique encore que l’original, la réponse est toujours la même face aux injustices d’aujourd’hui.

Dans la dernière partie du spectacle, que nous nous garderons de trop dévoiler, Chantal Morel, dans la tradition baroque, redouble de belle manière l’illusion théâtrale. La pièce y gagne encore en poésie et l’imagination s’évade sur les ailes de la fiction. On y apprend que l’on peut explorer le ciel sans quitter la terre ferme. Et même si la réalité finit par reprendre le dessus, le voyage a été beau. 

Fabrice Chêne


Don Quichotte, une adaptation de l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantès

Équipe de création théâtrale • 38, rue Saint-Laurent • 38000 Grenoble

04 76 54 12 30

equipedecreationtheatrale@wanadoo.fr

http://equipedecreationtheatrale.asso-web.com

Mise en scène : Chantal Morel

Avec : Louis Beyler, Roland Depauw, Ali Djilali-Bouzina, François Jaulin, Petra Korösi

Et : Habiba Adjel, Aziz Bouteldja, Djamel Brikh, Roshd Djigouadi, Éliane Dorey, Mohamed Er-Rafii, Brahim Koutari, Hassan Mimoun, Élise Turquin

Décor et accessoires : Sylvain Lubac, Cyril Dalex, Florielle Viseux

Costumes : Emmanuelle Besson, Adeline Mommessin

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes + navette gratuite

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 19 juin au 7 juillet 2013, du mercredi au vendredi à 20 heures, le samedi à 15 heures et 20 heures, le dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 35

20 € | 14 € | 10 €

Prochainement :

– Les 19 et 20 juillet 2013 au festival Hérisson en fête ! (03)

– Du 17 au 29 septembre 2013 au Théâtre Prémol (Grenoble)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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