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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 13:57

Des petits moulins dans la tête


Par Marion Figarella

Les Trois Coups.com


Dans le cadre de sa trilogie sur le Siècle d’or espagnol, Christian Schiaretti, directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne, propose une adaptation détournée, efficace bien qu’un peu timorée, du « Don Quichotte » de Cervantès.

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« Don Quichotte », mis en scène par Christian Schiaretti

Christian Schiaretti s’attaque à la figure archétypale de Don Quichotte du roman de Cervantès, écrit au début du xviie siècle. À travers les huit chapitres inauguraux, l’hidalgo obnubilé et tourmenté par les récits de chevalerie se rappelle à notre souvenir. Son cerveau rétrécit, atrophié par cette littérature : le voilà qui s’autoproclame Don Quichotte, chevalier errant. Il prend la route avec son fidèle destrier Rossinante, assisté de Sancho Pança, un paysan simple et loyal. Ses hallucinations lui font prendre des auberges pour des châteaux, des filles de joie pour des princesses et des moulins pour de monstrueux géants aux bras démesurés. Dans son souci de défense de la veuve et l’orphelin, il ne cesse de provoquer confusions et catastrophes.

Mais le metteur en scène détourne le mythe. Il propose un procédé amusant, s’il n’est pas novateur, de mise en abyme mêlant l’histoire des comédiens à celle de l’hidalgo. Le mécanisme utilisé, que nous ne dévoilerons pas ici (nous tairons également la scénographie qui trahirait la surprise), donne aux comédiens l’occasion de jouer toute une brochette de caricatures du milieu théâtral. Au stéréotype de la comédienne starifiée qui « fait de la télévision » répond celui de la débutante heurtant les mots ou celui encore du jeune acteur hypersensible qui fond en larmes. Les quatorze comédiens, dont la majorité appartient à la troupe permanente du Théâtre national populaire, semblent prendre plaisir à la situation. Au milieu de leur jeu relativement homogène et efficace, nous remarquerons la finesse d’improvisation de Jérôme Quintard en universitaire espagnol et Damien Gouy qui campe un imitateur universel tout à fait convaincant (il imite le français, mais ne le comprend pas !).

L’œuvre de Cervantès entre alors en résonance
avec notre époque

Cette approche permet également à Christian Schiaretti de proposer une figure contemporaine de Don Quichotte. En effet, le personnage du comédien-bruiteur, qui joue le justicier, se laisse prendre au jeu. À l’image du « chevalier » qu’il doit interpréter, il est victime d’hallucinations et se retourne contre ses camarades acteurs. Le spectacle se termine d’ailleurs par son passage dans un monde imaginaire, attiré par deux seigneurs espagnols sinistres et effrayants. L’œuvre de Cervantès considérée comme « premier roman moderne » entre alors en résonance avec notre époque : ce personnage de comédien looser et déconnecté se laissant déborder par ses émotions n’est-il pas proche de nos héros contemporains ?

Cependant, nous pouvons regretter que Christian Schiaretti ne défie pas frontalement la figure de Don Quichotte. Au fur et à mesure de la représentation, le chevalier disparaît au profit du jeu sur les stéréotypes théâtraux. Il devient un alibi, une excuse dont les spectateurs s’amusent, au risque de faire oublier le texte et son héros fabuleux.

Quitte à adopter la forme proposée par Christian Schiaretti, nous pouvons déplorer que la mystification, les caricatures et les plaisanteries ne soient pas plus poussées : un peu plus d’outrance et de fantaisie aurait pu faire de cette création un spectacle à la hauteur de la démesure du chevalier. Alors, nous nous surprenons à rêver, mêlant dans nos esprits les images du film avorté de Terry Gilliam, Lost in la Mancha, aux illustrations de Gustave Doré. Comme des Don Quichotte divaguant… 

Marion Figarella


Don Quichotte, de Miguel de Cervantès

Éditions Hachette, coll. « La Pochothèque », 2008

Traduction : Jean-Raymond Fanlo

Adaptation : Jean-Pierre Jourdain

Mise en scène : Christian Schiaretti

Assistante à la mise en scène : Marie Sauvaneix

Avec : Clément Morinière, Jérôme Quintard, Juliette Bizoud, Damien Gouy, Olivier Borle, Clémentine Verdier, Philippe Dusigne, Yasmina Remil, Laurence Besson, Jeanne Brouaye, Daniel Pouthier, Julien Gauthier, Nicolas Gonzales, Loïc Puissant, Raphaëlle Rion

Scénographie : Renaud de Fontainieu

Costumes : Thibaut Welchlin

Lumière : Julia Grand

Son : Laurent Dureux

Théâtre national populaire de Villeurbanne (Petit théâtre) • rue Louis-Becker • 69100 Villeurbanne

Métro : Gratte-Ciel, ligne A

Réservations : 04 78 03 30 30

billetterie@tnp-villeurbanne.com

www.tnp-villeurbanne.com

Du 21 au 30 décembre 2010

Durée : 1 h 30

De 13 € à 23 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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