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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 17:16

Cris et rebondissements


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Il est sympathique de voir une jeune metteuse en scène se lancer dans l’aventure de monter un spectacle relativement long (plus de trois heures) avec une distribution conséquente d’une douzaine de comédiens. Mais le pari est risqué…

dommage-que-ce-soit-une-putain-300 sara-darmayan Voici en effet, et pour une soirée unique pour l’instant (à l’heure où nous écrivons, aucune date de tournée n’est encore prévue), la troisième création de Marielle Hubert et de sa compagnie La folie nous suit. La naissance en est merveilleuse puisqu’elle tient au coup de cœur de Victor Bosch, directeur du Radiant-Bellevue, qui décide de donner une chance à cette jeune compagnie après avoir vu l’an dernier une amorce de la pièce de John Ford, Dommage que ce soit une putain, au théâtre de l’Élysée, rampe de lancement lyonnaise des talents émergents.

Il fallait donc beaucoup d’ambition et de courage pour se lancer et tenir… Le drame élisabéthain est en effet très long et difficile à monter avec ses multiples rebondissements et ses lieux éclatés. L’intrigue en est simple pourtant au premier abord : la scène se passe à Bologne, dans le palais du père d’Annabella, puissant seigneur. Nous sommes au xvie siècle, dans une société corrompue qui se vautre dans la débauche et ne respecte plus grand-chose. Cela ne l’empêche pas de faire grand cas des apparences et des traditions et de prendre des airs puritains quand ça l’arrange. Le père, d’ailleurs, entend bien vendre sa fille au plus offrant, convaincu que l’amour suit la fortune. Les prétendants sont nombreux, car la demoiselle est belle et riche. Mais Annabella aime Giovanni, qui l’aime en retour d’un amour passionné mais secret. Non parce qu’il est indigne d’elle, mais parce que leur amour est contre nature puisqu’ils sont frère et sœur, jumeaux même. Annabella aurait pu temporiser mais, hélas, elle découvre qu’elle est enceinte… L’histoire ne peut que sombrer dans la violence : mutilations, viols et meurtres se succèdent à une cadence infernale. Comme nous sommes dans le drame et non dans la tragédie, cette terrible histoire est parsemée d’épisodes burlesques, animés par des grotesques, des clowns ou des idiots.

Dommage, oui…

Il y a beaucoup de bonnes choses dans le travail de Marielle Hubert, à commencer par le fait qu’elle a su s’entourer de comédiens qu’on entend (cela paraît la moindre des choses au théâtre, mais c’est hélas une évidence peu partagée !). Leur diction est parfaite, et le texte parfaitement compréhensible. Le choix de mise en scène de les faire jouer face au public y aide aussi, il est vrai. Malheureusement, cette technique, pour efficace qu’elle soit, quand elle est systématique, devient artificielle. Or, dans toute la première partie qui se déroule sur une étroite bande entre face et lointain, les acteurs viennent du lointain sur cette bande qu’ils parcourent pour arriver devant les spectateurs et dire (ou plutôt proférer) leur texte. Rarement ils se parlent, et cette impression guindée qui pourrait avoir du sens s’oppose aux scènes très explicites et répétées à l’envi de débauche… Dans la seconde partie, c’est l’inverse. Le chemin arpenté par les comédiens est longitudinal entre cour et jardin… Le décor est réduit à un marquage au sol et à un rideau de tulle qui autorise les arrière-plans. Il laisse la part belle aux lumières de Rachel Fernandez qui sculptent la scène. Les costumes sont de belle facture, mais empruntés à des époques très diverses : volonté de montrer l’universalité du texte ? Manque de cohérence ?

Il faut aussi malheureusement parler des comédiens qui, à quelques exceptions près, Cantor Bourdeaux et Hermann Marchand (Giovanni) en font des tonnes, surjouent, se démènent, vocifèrent et restent dans des tonalités hystériques quand on aurait attendu un peu plus de nuances et de rythme. De l’émotion surtout. La traduction de Jean-Michel Déprats pioche suffisamment dans le registre expressionniste sans qu’il soit besoin d’en rajouter.

Enfin, mieux aurait valu éviter les essais chorégraphiques et scènes d’épée mal maîtrisés qui ponctuent le spectacle de loin en loin. En conclusion, cette jeune compagnie ne manque pas d’appétit ni de savoir-faire, mais n’a sans doute pas su doser son effort. Resserré sur l’essentiel, le spectacle gagnerait en profondeur. 

Trina Mounier


Dommage que ce soit une putain, de John Ford

Traduction : Jean-Michel Déprats

Compagnie La folie nous suit

www.lafolienoussuit.fr

06 65 23 39 24

Mise en scène : Marielle Hubert

Avec : Yazan al-Mashni, Cantor Bourdeaux, Fanélie Danger, Lambert Dewarumez, Raphaëlle Diou, Lucile Dupla, François Font, Maud Fouassier, Gabriel Lechevalier, Hermann Marchand, Jean‑Claude Martin, Anaël Rimsky-Korsakoff

Création lumières : Rachel Fernandez

Costumes : Marion Benages

Son : Erwan Courtel

Coordinateur du projet : Tristan Chevallier

Visuel-photo : Sara Darmayan

Le spectacle a reçu le soutien de l’E.N.S.A.T.T. et de la Fondation Bullukian

Le Radiant-Bellevue • 1, rue Jean-Moulin • 69300 Caluire

www.radiant-bellevue.fr

04 72 10 22 19

Le 21 janvier 2014 à 20 heures

Durée : 2 h 30

22 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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