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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Dom Juan » ou l’opération séduction réussie
Tout le monde attendait Régis Goudot au tournant. Le comédien fétiche de Didier Carette et de la Compagnie Ex-abrupto s’est vu confier, et ce pour la première fois, les rênes de l’unique création de l’année. Avec ce « Dom Juan », donné dans le pur esprit du Théâtre Sorano à Toulouse, Régis Goudot soigne son entrée. Même s’il lui reste encore à trouver sa propre griffe.
Au diable la Sicile ! La société de cour… La scène se passe ailleurs. Un ailleurs indéterminé entre une sablonnière et une décharge publique. De ce cloaque surgit un ruffian. Il clope comme un sapeur, mouche, râle, crache ses premiers mots en même temps que ses entrailles… Cauteleux et roublard comme jamais, voici présenté le célèbre Sganarelle. La comédienne Marie-Christine Colomb, habituée à incarner des femmes fragiles ou austères, se voit offrir ici un rôle de valet désopilant. Et quel valet ! L’un des plus complexes et des plus importants peut-être dans l’œuvre de Molière.
Don Juan, lui, est interprété par Régis Goudot, qui porte donc les deux casquettes de comédien et de metteur en scène. Certes séducteur, hâbleur et un brin cabotin, le Don Juan de Régis Goudot ne tombe pourtant pas dans la caricature. Pas seulement libertin, le mot est désormais galvaudé, il fait preuve d’un certain « courage » politique. C’est le seigneur qui hier s’affranchissait de sa condition sociale, le boutefeu qui incendiait le vieux monde féodal, l’insensé qui commettait, dans un contexte dédié aux croyances, l’impensable « péché d’Ybris ». C’est aujourd’hui celui qui pourfend la pensée unique, quitte à être impopulaire. L’homme qui contrevient aux règles liberticides d’un gouvernement. C’est l’adolescent en révolte contre tous les avatars de l’Autorité. Tout cela et plus encore, Régis Goudot le livre sans difficulté. Il n’a d’ailleurs plus à prouver son incroyable talent de comédien. Quant à son pouvoir de séduction, il n’a rien à envier à celui du personnage incarné. Ce n’est d’ailleurs pas là qu’on l’attendait. Passons-donc à la mise en scène.
« Dom Juan ou le Festin de pierre » | © Patrick Moll
Du texte de Molière (1665), Régis Goudot n’a pas fait un talisman, et c’est tout à son honneur. Respecter Dom Juan à la lettre, c’est comme décerner le prix Nobel à Diogène ou le Pulitzer à Hara-kiri. Presque indélicat. Ici, la dimension fictive a été abattue, la narration mise à mal par des ellipses et d’autres tours de passe-passe. Les passages picaresques ont été supprimés ou réduits à peau de chagrin. Le texte a été équarri, et bien des personnages sont passés à la trappe.
Que reste-t-il alors ? L’essentiel de la tragédie : une course funeste vers une mort programmée. L’essentiel de la comédie : la scène du « couple paysan Charlotte-Pierrot » est particulièrement hilarante. Et, tout autour, le papier cadeau offert par la Maison Carette, ce style dit baroque, que le disciple a hérité du maître. Vive donc les effets spéciaux qui disent tout ce que le texte ne dit plus, les artifices en tous genres, culbutant en un instant le théâtre dans le son-et-lumière, l’opéra ou le cabaret. L’onirisme, le fantastique, le mystère qui habillent l’épure narrative. Bref, Dom Juan était une « pièce à machines » déjà du temps de Molière. Il l’est plus que jamais sur la scène du Théâtre Sorano. Molière avait dû en rêver, de cette voix caverneuse qui parvient réellement jusqu’à Don Juan depuis les profondeurs de la terre. D’une Doña Elvire en madone éthérée flottant au-dessus de la scène et d’un ange à la voix de cristal, suspendu dans les airs. Et que dire de l’entrée hyperthéâtralisée de Maurice Sarrazin en père bafoué ! Voir arriver clopinant sur deux béquilles ce monstre sacré de la scène toulousaine, voilà qui produit immanquablement son effet ! Tout comme le geste de Don Juan, regardant la mort en face, et agenouillé, les bras grand ouverts à la manière de ce résistant espagnol dans la célèbre toile de Goya (l’Exécution des défenseurs de Madrid, 3 mai 1808). Imparable.
Malgré tout, une question demeure, comme devant une œuvre dont on ne lit pas bien la signature. Carette-Goudot est-ce blanc bonnet et bonnet blanc ? Quelle est, dans ce Dom Juan, la part revenant à l’éminence grise ? Quelle est la griffe du débutant ? Peut-être est-ce cet onirisme presque symboliste qui semble avoir poussé un peu dehors le réalisme habituel… C’est un bon début pour une émancipation. À Régis Goudot maintenant de trouver le courage de tuer tout à fait le père. ¶
Bénédicte Soula
Les Trois Coups
Dom Juan ou le Festin de pierre, de Molière
Compagnie Ex-abrupto • 35, allées Jules-Guesde• 31000 Toulouse
05 34 31 67 16
Mise en scène : Régis Goudot/Groupe Ex-abrupto
Avec : Grégory Bourut, Charlotte Castellat, Céline Cohen, Marie-Christine Colomb, Régis Goudot, Céline Pique, Guildin Tissier et la participation de Maurice Sarrazin
Création costumes : Brigitte Tribouilloy
Scénographie et décors : Jean Castellat, avec la participation de Catherine Blanc
Création lumière : Alain Le Nouëne
Création sonore et régie son : Stanislas Michalski
Diffusion : Karine Chapert
Coproduction Caligari Productions, Groupe-abrupto
Avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication-DRAC Midi-Pyrénées, du conseil régional Midi-Pyrénées, du conseil général de la Haute-Garonne et de la ville de Toulouse
Théâtre Daniel-Sorano • 35 , allées Jules Guesde • 31000 Toulouse
Réservations : 05 34 31 67 16
Du 9 au 26 mars 2010, du mardi au jeudi à 20 heures, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi
Durée : 1 h 45
19 € | 16 € | 10 €
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