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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 21:56

Un « Dom Juan » sans souffle et sans soufre


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Exit la poudre, les perruques et les décors extérieurs de Sicile. Marc Sussi s’attaque au « Dom Juan » de Molière dans une mise en scène pour le moins brouillonne. Sous sa direction, « le Pourceau d’Épicure » se transforme en adolescent en crise et se fait piquer la vedette par un Sganarelle tout en dentelles. Un comble, pour Dom Juan, que de ne point séduire…

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« Dom Juan » | © Ève Champarou

Où est donc le brillant mondain du siècle de Louis XIV ? Le pourfendeur de cœurs, l’hérétique outrageant ? C’est un Dom Juan vidé de toute substance qui semble s’incarner sur le plateau du Théâtre Bastille. Un Dom Juan asséché, sans aura, dont le sourire béat et ironique agace plus qu’il ne séduit. Le « grand seigneur méchant homme » prend des allures d’insipide freluquet qui prend la pose entre deux tirades. Franchement, pas de quoi tirer Doña Elvire de son couvent.

Malgré quelques coupes franches dans le texte, l’argument n’a pas bougé : Dom Juan, grand seigneur libertin, prend la fuite en Sicile en abandonnant sa jeune épouse Doña Elvire dont il est déjà las. Accompagné de son valet Sganarelle, il enchaîne les conquêtes en promettant le mariage à toutes les jeunes filles qu’il corrompt. Mais son cynisme, son mépris des codes sociaux et son athéisme proclamé signeront sa lente descente aux enfers.

Des airs de lycéen maniéré

L’orgueil et l’aspect transgressif du personnage ont été gommés. Dom Juan a ici des airs de lycéen maniéré adepte de yoga et de massages. Le gilet ouvert sur un torse glabre, le très jeune Joris Avodo se débat tant qu’il peut pour incarner le mythe sans toutefois parvenir à donner le change. Son interprétation nonchalante, son air badin et figé lassent, et on finit par n’avoir d’yeux que pour Philippe Bérodot, remarquable en Sganarelle. Donnant au valet une épaisseur inattendue, il évite la tentation du tout burlesque, pour lui offrir un ancrage terrestre et puissant, une gouaille souple et contemporaine loin des clichés de l’emploi. Lyn Thibault joue quant à elle tous les rôles féminins de la pièce : cocasse et touchante dans les rôles de Charlotte et Mathurine, deux paysannes abusées, elle fait une proposition très moderne en Doña Elvire, femme bafouée aux accents très Nouvelle Vague, une interprétation arythmique et distanciée pas complètement convaincante. Pour notre plus grand plaisir, Simon Eine campe un superbe Dom Louis, dont la présence scénique dévore le plateau et Dom Juan avec.

Les décors épurés et modernes servent une vision sombre et aride de cette comédie aux accents tragiques. De grandes barres mobiles et tubulaires cloisonnent l’espace et dessinent à l’envi les contours du mausolée du Commandeur ou les troncs gigantesques d’une forêt noire et hostile. On est sensible à la beauté de certaines trouvailles comme le moment où les trappes volantes deviennent alternativement la table du Festin de pierre ou le couvercle de la tombe de Dom Juan. Exécutées par un comédien-machiniste ganté et guindé, les élégantes manipulations à vue du décor constituent de subtils instants suspendus.

Il arrive en effet que Marc Sussi vise juste comme dans la scène du Pauvre, illuminée par la présence du comédien Jonathan Manzambi. Mais globalement et malgré tous les efforts des comédiens, ce Dom Juan ne décolle pas. De l’œuvre originale, on a perdu le souffle et le soufre. La faute à une mise en scène brouillonne et multidirectionnelle qui balaye le plateau sans jamais vraiment poser son regard. 

Ingrid Gasparini


Dom Juan, d’après Molière

Mise en scène : Marc Sussi

Avec : Joris Avodo, Philippe Bérodot, Simon Eine sociétaire honoraire de la Comédie-Française, Jonathan Manzambi, Lyn Thibault, Frédéric Baron

Assistante à la mise en scène : Emma Morin

Scénographie : Damien Schahmaneche

Lumière : Laurent Bénard

Conception costumes : Isabelle Deffin

Costumière : Karelle Durand

Attachée de production : Estelle Le Goasduff

Production déléguée : Scène nationale de Sénart

Coproduction : Théâtre de la Bastille, Théâtre 95-Cergy-Pontoise, la Scène Watteau-Théâtre de Nogent-sur-Marne

Avec le soutien artistique de l’E.N.S.A.T.T.

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

http://www.theatre-bastille.com

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 17 septembre au 22 octobre 2010 à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

De 10 € à 22 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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