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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 18:32

Quand l’homme est un chien pour l’homme


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Doberman » se joue sur la scène du cinéma Utopia, dans le Off d’Avignon. Quatre personnages nous y attendent de pied ferme, deux témoins, une victime et un assassin. Ces deux derniers protagonistes ont des rôles interchangeables, qui sont tirés au sort devant nous comme pour sceller d’emblée le propos dans le joug de la fatalité. Pendant cinquante minutes, on assiste à la montée en puissance d’un fait-divers absurde.

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« Doberman » | © Vincent Marin / Mimosa

Le scénario est d’une diabolique banalité : deux automobilistes, une altercation, le ton qui monte sans qu’aucun des deux hommes ne parvienne à se contrôler, et un coup de fusil qui scelle les destins. Une perte de sang-froid qui va conduire à du sang répandu, on l’apprend dès les premières répliques. Les comédiens n’auront alors de cesse de rejouer la scène, les derniers instants avant le coup fatal, ces petites phrases répétées, toujours les mêmes à quelques variations près.

C’est donc à rebours que le drame s’esquisse. Connaissant la chute, la salle ne se concentre plus sur cela, mais sur le processus dont usent avec plaisir les comédiens, cette façon jouissive de faire monter la pression dans un effet de ping-pong qui pourrait se prolonger à l’infini. C’est drôle, terriblement drôle, surtout quand ils n’hésitent pas à forcer le trait pour donner tout son ridicule au mécanisme qui pousse les corps et les esprits vers la bestialité.

C’est donc dans ce dialogue de sourds savoureux, dans cette joute oratoire de petites frappes que le jeu peut s’installer, que les corps et les mots vont chercher à en découdre. Cette rage sous pression, prête à exploser à tout instant, les comédiens savent très bien nous la faire percevoir. Leur interprétation trouve le ton juste, utilisant fort à propos l’ironie et l’autodérision. Les quelques scories de diction en deviennent alors tout à fait pardonnables.

Cerveau reptilien et virilité primaire

Que nous montre ce texte ? Que l’homme est un chien pour l’homme. Qu’il suffit d’un rien pour se déconnecter de la civilité, et ne plus être mû que par le cerveau reptilien et la virilité primaire. Les deux automobilistes sont là, tous deux campés dans leur posture, prêts à se sauter à la gorge à cause d’un mot de trop et le tableau qui se peint sous nos yeux, bien qu’absurde, nous paraît très réel.

Le drame aurait-il pu être évité ? Les tentatives d’analyse des témoins ont-elles le moindre impact ? Nous n’en saurons rien, et c’est là l’intelligence du texte. Le concept est brillant, mais paradoxalement il est à la fois la force et la faiblesse de cette pièce. Sa force pour l’originalité de l’effet produit, sa faiblesse pour les passages ou le procédé s’essouffle. Car à force de tirer sur la corde, les personnages manquent par endroits de chair et deviennent véritablement des pions sur l’échiquier du destin.

Cependant, on est très loin du simple exercice de style : les gaillards pleins de verve qui portent ce texte nous ont trop fait sourire et grimacer de nous même pour cela. 

Aurore Krol


Doberman (étude d’un fait-divers une fraction de seconde avant), de Jean-Yves Picq

Aux éditions Color Gang, 1997

Cie Cordes pas sages • 10, rue de l’Aigarden • 84000 Avignon

Mise en scène : Régis Rossotto

Avec : Florent Terrier, Thomas Billaudelle, Benoît Miaule

Cinéma Utopia République • 5, rue Figuière • 84000 Avignon

Réservations : 06 11 98 79 57

Du 10 juillet au 20 juillet 2013, à 17 heures

Durée : 50 minutes

100 000 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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