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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Voyage au pays de la haine
Pour sa première venue au Festival d’Avignon, le metteur en scène hongrois Kornél Mundruczó présente une adaptation de « Disgrâce » (Booker Prize 1999), le plus célèbre roman du Sud‑Africain J.‑M. Coetzee (prix Nobel 2003). Une réflexion très actuelle sur les déchirements de l’Histoire et la haine de l’autre.
« Disgrâce » | © Christophe Raynaud de Lage | Festival d’Avignon
Avant de devenir un homme de théâtre, Kornél Mundruczó était d’abord cinéaste, et fut en tant que tel primé à Cannes. Son théâtre est en prise sur son époque, aussi bien par les thèmes qu’il aborde que par son style très direct qui interpelle le spectateur et le place en situation d’inconfort. Avec son aspect un peu disparate et bricolé, l’esthétique de Mundruczó mêle les genres, recourt à la vidéo, à la musique populaire, au dessin animé… Tout cela pour se tenir au plus près des souffrances de ce monde qui est le nôtre. L’artiste travaille depuis ses débuts avec la même troupe de comédiens, auxquels s’est joint pour ce projet, pour tenir le rôle masculin principal, Sándor Zsótér, lui‑même metteur en scène célèbre en Hongrie.
Disgrâce conte la double histoire d’un père et de sa fille dans l’Afrique du Sud post‑apartheid. David Lurie est un professeur reconnu, spécialiste du romantisme anglais, qui va se trouver exclu de l’université après une aventure avec une étudiante. Lucy est lesbienne, amoureuse de l’Afrique, et vit en semi‑marginale dans une ferme reculée. En ouvrant le spectacle par la scène du viol de Lucy par une bande d’Africains revanchards, Mundruczó escamote les mésaventures du professeur de littérature et s’attarde davantage sur la seconde partie de l’œuvre de Coetzee, faisant de la destinée de Lucy l’enjeu principal de la pièce. Le père, démis de ses fonctions, va en effet vivre un temps avec sa fille, et tous deux tentent à la fois de se comprendre et de donner un sens à ce qu’ils ont vécu.
Violence extrême
Le décor est donc l’intérieur de cette ferme plutôt déglinguée, où la jeune femme (très touchante Orsi Tóth), tombée enceinte de son violeur, va devoir réapprendre à vivre après la tragédie dont elle a été victime. Avec une grande liberté de ton, Mundruczó procède par collages, juxtapose les scènes comme autant de tableaux qui fractionnent la narration. Ainsi, la coucherie avec son étudiante qui va causer la destitution de Lurie fait‑elle écho au viol de Lucy. Ou bien, vision à la limite du supportable, une vidéo d’archives montrant trois bergers allemands lâchés sur un Africain est diffusée tandis que le professeur dispense un cours sur la poésie de Wordsworth. Façon radicale d’évoquer la domination occidentale, au risque de choquer les bonnes consciences.
Mundruczó fait fi du politiquement correct et ne recule pas devant les outrances : violence extrême, scènes de sexe, menaces au public… Plus généralement, il prend ses distances avec le roman et entretient avec lui un rapport ludique, en particulier par un sens de la dérision poussé très loin. Effet de surprise garanti lorsque, aussitôt après le viol, les agresseurs reviennent entonner un morceau de King Crimson ! Le metteur en scène dilate le temps de la narration et impose ses propres visions, qui sont souvent sanglantes. À l’exception des deux personnages principaux, les comédiens changent de rôle à chaque instant, les stricts universitaires réunis pour destituer Lurie se métamorphosant en Africains une fois coiffés d’une perruque crépue…
Une difficile réconciliation
Ce côté échevelé n’empêche pas le metteur en scène de se livrer à une réflexion sur le rejet de l’autre. David Lurie est un personnage décalé, anachronique : il représente la culture blanche occidentale sûre d’elle‑même, qui ne trouve plus sa place dans l’Afrique du Sud post‑apartheid. Mundruczó n’hésite pas à établir un pont audacieux avec la situation de son propre pays, la Hongrie – un pays qui, entre la fin de l’Empire austro-hongrois et l’éclatement du communisme, a connu lui aussi les déchirures de l’Histoire, et qui aujourd’hui, faute d’avoir fait toute la lumière sur les périodes troubles de son passé, a tendance à s’enfermer dans un nationalisme aveugle et xénophobe.
À la fin de la pièce, au grand étonnement de son père, Lucy choisit de rester là où elle est, dans ce coin de nature africaine, et de garder son enfant, quitte à côtoyer ses bourreaux. C’est‑à‑dire d’accepter son sort, et de vivre dans sa chair une difficile réconciliation. Elle épousera Petrus, le seul homme qui puisse la protéger. Celui‑ci est équarrisseur et s’occupe de débarrasser le pays de ses innombrables chiens errants. Dans son roman, Coetzee méditait sur le destin de ces centaines de milliers de chiens laissés derrière eux par les Afrikaners, qui lui semblaient symboliser à la fois la ruine morale du pays après des décennies de colonisation, et le désarroi dans lequel les habitants se trouvent plongés. Idée que Mundruczó traduit de façon littérale en transformant tous ses comédiens en chiens (certains le font très bien), dans un final un peu longuet qui en lassera quelques‑uns. Étonnant contraste entre une assez belle leçon de sagesse et la fantaisie des moyens mis en œuvre pour l’énoncer. ¶
Fabrice Chêne
Les Trois Coups
Disgrâce, d’après le roman de J.‑M. Coetzee
Texte disponible dans la collection « Points » (éditions du Seuil)
Mise en scène : Kornél Mundruczó
Avec : Gergely Bánki, János Derzsi, Lászlo Katona, Lili Monori, Roland Rába, B. Miklós Székely, János Szemenyei, Orsi Tóth, Kata Wéber, Sándor Zsótér
Dramaturgie : Viktória Petrányi
Collaboration artistique : Perette Biró
Scénographie et costumes : Márton Agh
Musique : János Szemenyei
Lumière : Zoltán Rigó
Technique et lumière : András Éltetö
Son : Zoltán Belényesi
Vidéo : Zoltán Gyorgyovics
Accessoires : Gergely Naguy
Habillage : Timea Oláh
Gymnase du lycée Mistral • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 14 14 14
Les 19, 20, 21, 22, 24 et 25 juillet 2012 à 18 heures
Durée : 2 h 15
28 € | 22 € | 14 €
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