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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 14:50

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

Trouble dans la représentation


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Jérôme Bel, chorégraphe, puise dans les corps, les personnalités et les représentations de ses interprètes pour en extraire un matériau scénique questionnant l’illusion de la représentation. Il semble ici, par la puissance de son sujet, s’éloigner du formalisme. Le sujet de « Disabled Theater », ce sont onze comédiens suisses en situation de handicap mental. Mais au terme d’une expérience scénique intellectuellement perturbante, on se dit que ce qui est questionné avec une intelligence sans pitié, c’est dans le but de questionner la position sociale du handicap et les limites de notre ouverture d’esprit dans notre perception des rapports artistiques.

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« Disabled Theater » | © Christophe Raynaud de Lage

Les comédiens, issus d’une compagnie dramatique professionnelle suisse, Theater Hora, sont ici saisis, présentés dans toute leur « nature » inchangée, ainsi que l’affirme avec une tranquille assurance une sobre maîtresse de cérémonie qui joue aussi le rôle de traductrice. Sans affèterie, sans mise en scène, sans scénographie visible et sans jeu affirmé, ils se présentent l’un après l’autre comme comédiens, handicapés, auteurs de leurs propres textes, proposent quelques pas de danse de leur composition.

Ordonnateur muet et invisible, Jérôme Bel distord le temps, l’espace scénique et les identités pour en faire autant de perceptions individuelles, à l’image de cette minute de présentation, qui recouvre des réalités différentes selon les comédiens. Par ces minuscules incursions scéniques, il questionne également le rapport individuel des spectateurs au handicap et aux personnes qui le portent. Les regards de part et d’autre de la scène doivent se soutenir. La perception malaisée du spectateur hésite continuellement entre démonstration de la maladie ou construction dramaturgique, dans un sentiment de gêne qui ne disparaît jamais complètement. En plaçant de jeunes handicapés dans la situation d’être observés pour ce qu’ils sont, le principe de la performance les fonde comme objets d’une curiosité malsaine. Et, en même temps, leur position sur scène fait qu’ils nous regardent autant qu’on les regarde…

« Pour une fois, on ne me demande pas de m’améliorer »

Hors de toute considération morale, citoyenne ou philosophique, Disabled Theater s’inscrit bien dans la continuité du travail formel de Jérôme Bel. Une fois de plus, il s’agit d’offrir un espace d’expression dénué de tout spectaculaire pour explorer des caractéristiques et des constructions imaginaires, en comptant sur une participation active du public. C’est une réflexion sur la forme qui rencontre l’expression d’individualités, qui finalement en font ce qu’elles veulent. C’est une performance qui, comme les précédentes, part de l’interprète, et qui choque uniquement par sa nature. La critique « freak show » arrive très vite à l’esprit et est immédiatement pointée par les acteurs eux‑mêmes, et donc désamorcée aussi sec. On les regarde vivre leur vie sur le plateau, sans contrôle apparent sur leurs tics, l’expression de leur mal‑être et de leur maladie. « Pour une fois, on ne me demande pas de m’améliorer », lâche l’une des participantes lorsqu’est venu le moment de délivrer leur ressenti sur ce moment artistique dont ils sont la justification.

Doit‑on les penser dans une dramaturgie ? Doit‑on se laisser aller à les détailler à ce point ? Doit‑on applaudir à chacun de leurs passages, notamment dansés, alors qu’on ne le ferait pour aucun autre performeur ? Ce qui nous pousse à le faire, ce qui est pointé dans l’apparente froideur d’une non‑mise en scène, c’est notre malaise fondateur, notre intolérance larvée. La démonstration n’a rien d’agréable, et c’est justement sa nécessité. 

Sarah Elghazi


Disabled theater, de Jérôme Bel et Theater Hora

Conception : Jérôme Bel

Assistanat : Maxime Kurvers

Avec : Remo Beuggert, Gianni Blumer, Damian Bright, Matthias Brücker, Matthias Grandjean, Julia Häusermann, Sara Hess, Miranda Hossle, Peter Keller, Lorraine Meier, Tiziana Pagliaro et la participation de Simone Truong

Dramaturgie : Marcel Bugiel

Assistanat et traduction : Simone Truong, Chris Weinheimer

Directrice de production : Ketty Ghnassia

Direction artistique du Theater Hora : Michael Elber

Formation des acteurs : Urs Beeler

Administrateur du Theater Hora : Giancarlo Marinucci

Production : Theater Hora

Coproduction : Festival d’Avignon, R.B. Jérôme Bel, Festival Auawirleben (Berne), Kunsten Festival des arts (Bruxelles), Documenta (13) de Cassel, Ruhrtriennale (Essen), Festival d’automne à Paris, Les Spectacles vivants‑Centre Pompidou (Paris), La Bâtie Festival de Genève, Hebbel am Ufer (Berlin)

Avec le soutien de la Stadt Zürich Kultur, de la Kanton Zürich Fachstelle Kultur et de Pro Helvetia fondation suisse pour la culture

Remerciements à Sasa Asentic, Tom Stromberg, Andreas Meder (Internationales Theaterfestival Okkupation !), Stiftung Züriwerk, Fabriktheater Rote Fabrik Zürich, et les spectateurs des répétitions publiques

Dans le cadre du 66e Festival d’Avignon

Réservations au 04 90 14 14 14 et sur www.festival-avignon.com

Les 9, 10 et 12 juillet 2012 à 13 heures et les 13, 14 et 15 juillet 2012 à 18 heures

Salle Benoît‑XII • 12, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Durée : 1 h 30

28 € | 22 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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