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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Deux mondes, une seule humanité
Dans un huis clos carcéral, la difficile coexistence de deux détenues et leur affrontement avec le système pénitentiaire constituent le cœur de cette pièce pleine d’humanité.
« Dis à ma fille que je pars en voyage » | © D.R.
On oubliera vite la présentation caricaturale du personnel pénitentiaire : c’est le point faible de Dis à ma fille que je pars en voyage. Aussi bien l’essentiel du propos de Denise Chalem réside‑t‑il dans la cohabitation entre Dominique et Caroline, les deux détenues. L’affrontement entre la bourgeoise et la prolétaire aurait pu être traité de façon manichéenne. Il n’en est heureusement rien.
Dans leur quotidien d’enfermement, la promiscuité humiliante est montrée de façon réaliste mais non voyeuriste. Dans la triste répétition des rituels du repas, de la promenade, des inspections et des fouilles, du travail, dans les affrontements avec les autres détenues ou le personnel de surveillance et d’encadrement, il est difficile de tenir le coup sans un minimum de solidarité entre celles qui partagent la même cellule. Or, qu’il y a‑t‑il de commun entre cette femme issue du peuple, joyeusement désordonnée, peu portée aux confidences, condamnée pour le meurtre de son mari, et cette escroc de haut vol, maniaque de l’ordre et de la propreté, dont le charme et la parole sont les principales armes ? Rien, justement, si ce n’est cet enfermement.
Tout l’art de Denise Chalem dans ce texte, pour lequel elle a obtenu deux molières en 2005, est de nous faire voir, sentir la progression de la connaissance mutuelle, du respect naissant, de la solidarité qui se met en place et de l’amitié qui peu à peu se noue, autant sous la pression extérieure que par l’évolution intérieure des personnages.
Au cœur du monde de la détention
Pour cela, la scénographie et la direction d’actrices voulues par Josiane Fritz Pantel nous plongent au cœur du monde de la détention : bruits caractéristiques de la prison, espace étriqué de la cellule, éclairages, etc.
Nouara Naghouche est une extraordinaire Caroline, brute de décoffrage au début, solidaire par réflexe, puis révélant toujours un peu plus la sensibilité délicate qu’abrite son apparente rudesse. Clarisse Hagenmuller incarne intelligemment Dominique, cette bourgeoise mal préparée à la dureté du monde carcéral. Toutes deux forment un duo qu’on ne saurait dissocier dans la réussite de Dis à ma fille que je pars en voyage.
La pièce de Denise Chalem est réaliste, mais ne tombe pas dans le vérisme. Nous voyons et entendons des choses dures. La prison n’est pas un monde de bisounours, mais la noirceur du trait n’est pas forcée. Il y a beaucoup d’émotion dans Dis à ma fille que je pars en voyage, mais on y rit aussi, comme les personnages eux‑mêmes. La vie en prison, c’est toujours la vie. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Dis à ma fille que je pars en voyage, de Denise Chalem
Texte édité chez Actes-Sud Papiers « Hors collection » (octobre 2006), 64 pages
Compagnie Indigo Théâtre • 12, rue du Vignoble • 68150 Ribeauvillé
Mise en scène : Josiane Fritz Pantel
Avec : Nouara Naghouche, Clarisse Hagenmuller et Béatriz Beaucaire
Scénographie : Jean-Marie Hagenmuller
Régie son et lumière : Sébastien Lorentz
Création sonore : Vincent Aubertin
Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart‑Saint‑Lazare • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 14 05 51
Du 7 au 28 juillet 2012 à 14 h 30, relâche le 16 juillet 2012
16 € | 11 € | 7 €
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