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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
L’inaudible
Philippe Labaune est un défricheur de textes, un amoureux de la poésie, un spécialiste des auteurs intimistes. Il aime les projets qui résistent, les écritures qui se refusent… Il a aussi un grand talent pour les éclairer, leur donner une forme, une esthétique que l’on reconnaît de spectacle en spectacle. Avec « Dire », il s’avance en terrain plus que vague…
« Dire » | © Thomas Labaune
Dire est un recueil de mots, plutôt que de textes, de Danielle Collobert dont la poésie tourne essentiellement autour de l’impossibilité et de l’urgence de dire. À qui parle‑t‑elle ? Personne ne peut le dire, les mots s’égarent sans destinataire, sans cohérence, de la souffrance à l’état presque brut. Au bout de sa route, un suicide, presque annoncé.
Philippe Labaune a eu une idée théâtrale intéressante : parler de cette solitude sans remède en dédoublant son auteur/personnage. Prendre « dire » au pied de la lettre puisqu’il n’est pas de dire sans quelqu’un qui écoute… Soit. Il met donc sur le plateau deux comédiennes habillées comme des jumelles, presque indistinctes, mais que distingue la langue : alors que Leïla Brahimi est francophone, Keiko Yokota est japonaise.
Le spectacle débute dans un murmure à peine discernable. Puis l’on comprend que l’une fait entendre des mots de sa langue à l’autre dans un rapport joyeux de complicité. Bientôt, le texte de Danielle Collobert s’impose, doublé en japonais, superposé en japonais. Du coup, il s’échappe, nous échappe, écrasé par une autre langue aux sonorités aussi étranges que la poésie de l’auteur. Souvent inspiré de Patrick Dubost, Philippe Labaune propose une sorte d’installation sonore où les langues se mélangent, où les sons prennent le pas sur les mots : son du sable qu’on laisse filer entre ses doigts, sons des verres qu’on fait s’entrechoquer avec brutalité…
De même qu’il faut tendre l’oreille pour discerner les mots, la scène est plongée dans l’obscurité, tout juste éclairée par de petites lumières semblables à des bougies. Intimité. Celle des corps des actrices qui disent le repli, même si de la tendresse se glisse dans leurs échanges. Paradoxe…
Tout cela paraît assez artificiel. L’on sort de là sans vraiment avoir entendu Danielle Collobert, avec le sentiment d’avoir assisté à une mise en scène, mais de quoi ? Pour dire quoi ? C’est beau, il est vrai, mais vain. On en sait un peu plus sur l’incommunicabilité… ¶
Trina Mounier
Les Trois Coups
Dire, de Danielle Collobert
Texte publié aux éditions P.O.L.
Une proposition scénique de Philippe Labaune
Avec : Leïla Brahimi et Keiko Yokota
Atelier du Verseau • 41, rue Jean-Jaurès • 69007 Lyon
Réservations : 04 72 73 47 78
Site : http://theatreduverseau.blogspot.com/
Du lundi 22 au samedi 27 octobre 2012 à 20 h 30
Durée : 50 min
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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Nous différons. J'ai vu le spectacle mercredi 24 octobre et, sortant très ému et enthousiaste de la représentation, je rédigeai immédiatement ce commentaire :
"...
On connaît cette technique de l'estampe, manière noire, qui consiste à cribler la planche de cuivre de rayures et de petits trous, pendant des heures. Si on imprimait la plaque dans cet état on obtiendrait un noir profond uni et velouté. Le travail du graveur consiste alors, en écrasant le métal, à retrouver des nuances plus claires allant jusqu'au blanc. C'est une méthode sublime, mais qui n'a pas produit de chefs-d'œuvre, car ce qui sort est généralement très mou et la lumière y est toujours moins fascinante que le noir.
Philippe Labaune ne tombe pas dans cet écueil car ce qu'il fait surgir du silence, de l'immobilité, de l'obscurité et de l'incompréhensible, à l'aide de son brunissoir, bruissements, oscillations, angles, traits de lumière, révélation du texte, est d'une netteté et d'une richesse magnifiques. Se focalisent dans ce pauvre lieu des événements qui prennent une ampleur cosmologique, et je pense au Sacrifice de Tarkovski. L'usage du japonais, la comédienne est remarquable, n'est pas anecdotique car il participe pour nous de ce surgissement du sens de l'obscur.
Mais comme lorsqu'on aime vraiment il y a aussi un motif irraisonné, je dirai que les inflexions de la voix de Leïla Brahimi m'évoquent la Sonatine de Maurice Ravel.
..."
J'aime lire votre description du spectacle, très précise. Lorsque vous parlez du jeu des comédiennes, "repli", "tendresse", il s'agit bien de cette tendresse et de ce repli pudique, caractéristiques du phrasé de Maurice Ravel que j'évoque. Paradoxes ? J'irai plus loin en poursuivant pour ce spectacle la métaphore ravélienne : c'est lorsqu'on est au comble de l'artifice qu'on est aussi au comble de l'émotion, et l'exotisme est ici un gage d'authenticité et de quotidienneté (on peut se reporter, si l'on n'entend pas ces paradoxes au Ravel de Vladimir Jankélévitch).
Nous avons bien vu la même chose, mais vécue de manière opposée. Dommage.