Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 22:23

Le couple était parfait…


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Petit format sans grands moyens, ce diptyque consacré à Müller mis en scène par la compagnie La Muse errante est néanmoins du grand théâtre. Un de nos coups de cœur de cet automne.

medee-materiau-300 katty-castellat Ce spectacle est une serrure, l’entrée intime et confidentielle (la jauge n’est pas très grande) dans l’essence même de cet art qu’on appelle théâtre. Assis au milieu de la scène, de part et d’autre d’une allée courte et étroite, le public pressent d’emblée l’aventure expérimentale et troublante qui l’attend. Ici, pas de scène, pas le protocole habituel non plus qui l’installe dans son rôle d’observateur passif et les comédiens dans celui de fournisseurs inaccessibles de divertissements, mais plutôt quelque chose comme un rituel étrange et primitif. Serrés les uns contre les autres, emballés par un dispositif en Cellophane, nous voilà plongés ensemble dans la mythologie de Müller et de l’Occident tout entier.

À gauche, Médée, baignant dans sa folie, semble là depuis des siècles. On reconnaît, sous le nom de la magicienne de Colchide, l’incendiaire Nathalie Vidal, découverte entre autres au côté du metteur en scène Didier Carette ou dans le Music-hall de Sébastien Bournac. Elle est la barbare, l’infanticide, qui, répudiée par Jason après l’avoir aidé dans la conquête de la Toison d’or, tue par vengeance leurs deux garçons… À droite, Hamlet, esquissé par Jacques Merle en quelques gestes figuratifs, répond à la folie de la femme et de la mère par celle du fils, lui aussi bafoué. Vengeance ici, vengeance là. Si c’est Muller qui édicte les règles de ce jeu mortifère, c’est ce couple magnifique qui, par la forme même de ce face-à-face, la structure cyclique adoptée, la réunion de ces deux pièces, en font une tout autre histoire, sublime, magique, résolument contemporaine.

Un absolu don de soi

Mais une histoire difficile à raconter. Car ce qui se joue ici est de l’ordre du mystère. Il y a du Chéreau dans ce spectacle, qui mêle émotions picturales, hyperexpressivité des corps, ritualisation des gestes et jeu archaïque. Nathalie Vidal, avec cette façon de sacrifier son corps à la vérité du personnage, tire magnifiquement sa partition vers la performance proche du body art. Comédienne de la transe, de l’hystérie et de l’animalité, elle est dans son corps même, automutilé, la projection matérielle de la folie obsessionnelle de Médée. Quel engagement ! Et quel lyrisme aussi, dans cet absolu don de soi.

Merle, lui, mijote dans son jus. Sans fers aux pieds, sans compte à rendre au metteur en scène qu’il est également, c’est libre et sans complexe qu’il s’empare du mythe de Hamlet sur les brisées de l’auteur allemand. Et c’est vertigineux. Il zappe d’un mythe à l’autre. Saute sur les pulsations d’une musique électro de Hamlet à Macbeth ou à Raskolnikov, d’Ophélie à Électre, et quand il devient lui-même, c’est-à-dire le comédien en représentation, c’est pour quitter la scène pendant plusieurs minutes et laisser le public orphelin, médusé et vulnérable.

Entre Chéreau et Ostermeier

À son retour, le meilleur est à venir. Du jeu, du jeu, du jeu… Il est, on le répète, comme un comédien de Chéreau, sensuel et outrageusement maquillé qui interroge la relation à l’autre ou l’abyssale question du genre. Mais l’instant d’après, porté par une bande-son sublime, c’est chez Ostermeier qu’on semble s’être téléporté, dans un théâtre vigoureux qui nous révèle, autant que le texte, les résonances politiques actuelles des mythes fondateurs.

Tout cela était déjà franchement délectable : jusqu’au bout, la mise en scène, taillée au cordeau, ne se sera jamais départie de sa rigueur apollinienne, tandis que les comédiens auront offert un jeu intense de pied en cap. Reste que les dix dernières minutes sont, elles, d’une beauté absolue. Dans ce final explosif, magnifié par la musique – l’envoûtant Escape de Craig Armstrong –, tout prend sens. Le choix du diptyque souligné par les scénographies symétriques, la voix de Hamlet, comme un écho aux cris de Médée… : la boucle est bouclée. Nous sommes pris, hommes et femmes, d’hier et d’aujourd’hui, dans la même tourmente qui s’appelle la vie. Mais derrière l’absurdité de notre tragédie, il y a la beauté de sa représentation artistique comme un hommage ému à notre propre vulnérabilité. C’est ce qui, hier déjà, bouleversait les hommes. C’est ce qui aujourd’hui a chamboulé le public du T.P.N. 

Bénédicte Soula


Diptyque Médée Matériau-Hamlet Machine, de Heiner Müller

Cie La Muse errante • 875 b, rue des Ayasses • 26400 Vaunaveys‑la‑Rochette

Tél. 04 75 25 45 26

Site : www.museerrante.com

Courriel : com.museerrante@gmail.com

Mise en scène et direction d’acteur : Jacques Merle (Hamlet) et Nathalie Vidal (Médée)

Scénographie : Olivier Brémond

Avec : Nathalie Vidal et Jacques Merle

Costumes et régie : Olivier Brémond

Photo : © Katty Castellat

Théâtre du Pont-Neuf • 8, place Arzac • 31000 Toulouse

Métro : ligne A, arrêt Saint-Cyprien

Réservations : 05 62 21 51 78

Site du théâtre : www.theatredupontneuf.fr

Production Cie Muse errante

Du 12 novembre au 16 novembre 2013, du mardi au jeudi à 19 h 30 et du vendredi au samedi à 20 h 30

Durée : 1 h 10

8 € | 10 € | 12 € | 3 € pass « Des théâtres près de chez vous »

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher