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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 21:32

Une pièce qui brûle
les planches


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


La pièce de Brecht, qui date de 1932, ne manque pas d’actualité. Elle conquiert aussi une nouvelle fraîcheur, portée par une troupe épatante de jeunes comédiens.

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« Die Heilige Johanna der Schlachthöfe » | © Gianmarco Bresadola

Die Heilige Johanna der Schlachthöfe (Sainte Jeanne des abattoirs) écrite par Brecht en 1932 mêle le personnage de Jeanne d’Arc selon Schiller et des théories issues du Capital de Marx. L’action est à Chicago où les magnats de la viande, sous la direction d’un certain Pierpont Mauler, livrent un combat sans merci aux patrons des conserveries sur le dos des ouvriers des abattoirs, des employés, des éleveurs, voire des petits actionnaires. Il s’ensuit des fermetures d’usines, des grèves, du chômage et de la famine. Nous sommes en plein dans la grande crise économique mondiale du siècle dernier. Au milieu de cet affrontement titanesque se trouve Jeanne Dark, une jeune fille idéaliste et un peu naïve. Militante au sein des Chapeaux noirs, entendez l’Armée du salut, elle va découvrir à ses dépens la supercherie que constitue la seule charité et quelle imposture peut se cacher sous un discours qui prétend ne s’adresser qu’à l’âme.

Sous la direction de Peter Kleinert, sept jeunes comédiens, en troisième année d’études à la Hochschule für Schauspielkunst « Ernst Busch », une prestigieuse école de théâtre à Berlin, donnent de la pièce didactique de Brecht une version inventive et pleine de fougue.

Le tout a l’air d’un ces happenings comme on en a vu beaucoup ici en 1968 et à Berlin-Est après la chute du Mur. Les sept comédiens assurent tous les rôles en changeant de costume ou avec un accessoire différent. Le décor est très simple et polyvalent à souhait. Un grand mur qui sert de fond de scène et peut se déplacer est tantôt un tableau de salle de cours, tantôt un mur d’usine, tantôt un mur symbolique du pouvoir, de l’argent, etc. La musique est interprétée sur scène, côté jardin, par le remarquable Sebastian Fuchs, qui ne se sert pratiquement que de sa voix et de son corps.

Talent et engagement

Ce qui frappe, c’est l’engagement des jeunes comédiens. Les interprètes de Jeanne Dark et de Pierpont Mauler remportent la palme sur ce point, mais tous sont d’une étonnante présence. Leur aisance verbale est aussi remarquable, particulièrement quand ils font l’effort, louable, de s’exprimer dans notre langue. Ils y ajoutent une présence, une prestance, physiques qu’il faut souligner. Ce talent et cet engagement donnent à la pièce un rythme allègre et donneraient presque de la légèreté aux développements économiques et financiers de Brecht. Néanmoins, ce qui reste le plus parlant, c’est l’évolution du personnage de Jeanne. On suit pas à pas sa difficile mais inéluctable accession à la conscience critique. Elle perd ainsi, une à une, toutes ses illusions. Non, les lois de l’économie ne sont pas des lois de la nature : il n’y a donc pas lieu de plier devant elles. Non, les pauvres ne sont pas intrinsèquement méchants, ils ont le tort d’être pauvres. Non, le chrétien ne peut pas se contenter de prêcher l’espoir en un autre monde meilleur, il doit au contraire veiller à ce qu’il soit meilleur quand il le quitte. Et donc, oui, la collaboration de classe est un leurre…

Comme naguère la compagnie des Éhontés, la jeune troupe berlinoise introduit du burlesque dans cette pièce, mais elle y mêle un vrai pathétique. Nous naviguons ainsi, pour notre grand plaisir, entre adhésion et distanciation. 

Jean-François Picaut


Festival Mettre en scène, 17e édition

Du 4 au 27 novembre 2013 à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint-Brieuc et Rennes-Métropole

Die Heilige Johanna der Schlachthöfe, de Bertolt Brecht

Spectacle en allemand, surtitré en français

Mise en scène : Peter Kleinert

Adaptation : Katie Mitchell avec Jule Beüwe

Avec : Moritz Kienemann, Marcel Kohler, Katherina Sattler, Mariananda Schempp, Sylvana Schneider, Nils Strunk, Benjamin Vinnen

Musicien : Sebastian Fuchs

Scénographie : Peter Schubert

Dramaturgie : Nils Haarmann

Costumes : Veronika Witlandt et Peter Schubert

Musique : Sebastian Fuchs et Jürgen Beyer

Production : Schaubühne am Lehniner Platz (Berlin)

Coproduction : Hochschule für Schauspielkunst « Ernst Busch » à Berlin et Théâtre national de Bretagne à Rennes

Théâtre national de Bretagne • salle Serrault • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du samedi 23 au mercredi 27 novembre 2013 à 20 heures (relâche le 24)

Durée : 2 heures

Réservations : 02 99 31 12 31

20 € | 12 € | 7,50 € et abonnements

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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