Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 16:06

Brecht version Marx Brothers


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Un Brecht où tintent les verres, où deux types devisent jusqu’au bout de la nuit en buvant des bières ? Un Brecht où se mêle humour noir, dialectique et musique ? C’est « Dialogues d’exilés » revisité par Olivier Mellor. Un joli moment de théâtre profondément humain où l’on s’amuse et on réfléchit, à hier comme à aujourd’hui. Venez trinquer !

dialogues-dexiles-615 ludo-leleu

« Dialogues d’exilés » | © Ludo Leleu

Vous ne connaissez pas Dialogues d’exilés ? Pas de panique, il s’agit d’une des pièces les moins représentées du grand Bertolt. Il fallait, comme Olivier Mellor, être un fin connaisseur de son œuvre pour l’exhumer. Un fin connaisseur… et un audacieux. En effet, le texte, avec ces chapitres autonomes, ces passages dialectiques, est un vrai casse‑tête. D’ailleurs, Brecht lui‑même s’y est éreinté, passant des années à biffer sans jamais mettre le point final et sans jamais monter la pièce !

C’est pourquoi la conversation entre les deux personnages, Ziffel, le physicien social-démocrate, et Kalle, l’ouvrier communiste, semble devoir se poursuivre indéfiniment. Nuit interminable à siffler des bières au comptoir d’une taverne, loin de son pays, tandis que la rumeur de la guerre ne s’éteint jamais. Nuit de 1940, quand Brecht fuit le régime nazi, nuit dont les terribles questions résonnent encore aujourd’hui. Par ailleurs, si ce dialogue n’a pas de fin, c’est sans doute qu’il matérialise des questions que Brecht se posait inlassablement. L’œuvre reste ouverte. Et La force d’Olivier Mellor est d’avoir compris que cette ouverture était un beau terrain de jeu et une gageure de mise en scène.

D’abord, idée brechtienne s’il en est, il fait jouer à la fois textes et musiques. Voici des airs de Kurt Weill mêlés à des airs de Léo Ferré et Jean Yanne, sans compter ceux des musiciens de la compagnie : Séverin Jeanniard et Romain Dubuis. Mélange détonant mais pertinent toujours, et entraînant. Ce d’autant que, les deux comédiens, accompagnés par des musiciens de talent, poussent la chansonnette avec beaucoup de cœur et d’autodérision.

Rails et radeau pour faire son propre voyage

On retrouve encore l’ouverture dans la belle et simple scénographie symbolique et parcellaire. Au sol, comme un puzzle aux pièces disjointes : ici, des rails qui ne mènent nulle part et font cauchemarder sur l’exil et sur les camps ; là, des planches jointes comme un radeau pour les fuites, une tribune pour la parole. Des fûts de bière çà et là, dans un beau bric-à-brac de cuivre, de métal et de bois. Au mur, enfin, un rideau rouge de tripot, une belle toile peinte comme au fusain, qui dessine une ville tentaculaire, ou un empilement de bouteilles. Le regard va et vient sans coller d’étiquettes réalistes.

Ensuite, n’en déplaise aux zélotes qui crieront au parjure comme d’autres lèvent les yeux au ciel si on touche à un alexandrin, Olivier Mellor respecte plus l’esprit que la lettre du texte. La parole vive circule entre les lignes du texte imprimé, comme les interprètes vont et viennent du plateau aux coulisses, ou que des bruits de bistrot nous parviennent du dehors. Aimer un texte, n’est‑ce pas en faire saisir l’esprit plutôt que de l’ériger en monument ? Ici, on entend l’humour noir, cinglant de Brecht, quelque chose de ce désespoir qu’on noie au fond d’un verre. Dans une boutade comme « l’homme est bon, mais le veau est meilleur » ou dans des assertions (si actuelles) comme « le passeport est la partie la plus noble de l’homme » ou « l’homme vit de l’homme » résonnent en même temps désillusion et humanisme.

Aller vers les hommes

Olivier Mellor a créé Dialogues d’exilés comme un spectacle nomade à taille humaine. Une scénographie peu encombrante (dont les chromes font penser à une valise), deux comédiens engagés et trois musiciens complices font que l’on peut le jouer dans un troquet, dans une petite salle. C’est un spectacle qui va vers les hommes. Bien sûr, on cogite beaucoup. On a même parfois la gorge serrée : le spectacle est truffé de références au régime de « comment s’appelle‑t‑il au juste ? », le teigneux en chemise brune qui fait ingurgiter son Mein Kampf. Mais on rit aussi face à ces Charlots à bretelles qui manient l’absurde et l’autodérision. Et sans doute rendre à Brecht ce qui revient à Brecht – son humour et son sens de la fraternité – est une belle affaire. 

Laura Plas


Voir aussi la pièce dans la mise en mise de Valentin Rossier.

Voir aussi Cyrano de Bergerac, par la compagnie du Berger, critique de Laura Plas.


Dialogues d’exilés, de Bertolt Brecht

Traduction de Gilbert Badia et Jean Baudrillard, texte paru chez L’Arche éditeur

Compagnie du Berger • 57, rue du Paraclet • 80000 Amiens

06 32 62 97 72

compagnie@compagnieduberger.fr

www.compagnieduberger.fr

Mise en scène : Olivier Mellor

Avec : Olivier Mellor et Stephen Szekely

Musiciens : Séverin Jeanniard, Romain Dubuis

Scénographie : Alexandre Rollin, Noémie Boggio

Costumes : Hélène Falé

Lumière, régie générale : Benoît André

Son : Séverin Jeanniard

Arrangements : Séverin Jeanniard, Romain Dubuy

Régie : Benoît André, Syd Etchetto, Greg Trovel

Production : Comédie de Picardie / Cie du Berger

Avec le soutien du conseil régional de Picardie, du conseil général de la Somme, de la D.R.A.C. Picardie, de l’A.D.A.M.I, de la S.P.E.D.I.D.A.M. et du centre culturel de Songeons (60), du C.S.C. Étouvie à Amiens (80), et de Grobiland

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie • route du Champ‑de‑Manœuvre • 75012 Paris

Site du théâtre : www.epeedebois.com

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 6 novembre au 18 novembre 2012, du mardi au samedi à 19 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 20

18 € | 14 € | 12 € | 10 € | 7 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher