Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 14:01

Désirs en crise


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Dans le cadre du festival Péril jeune, Lena Paugam propose une version décapante de « Détails », du grand dramaturge suédois Lars Norén. Au-delà d’une vision pessimiste du couple, la metteuse en scène rend sensible de façon saisissante la fragilité du désir et la fugacité du lien amoureux.

details-300 christophe-raynaud-de-lageDétails (1999) ne fait pas forcément partie des pièces les plus connues de Lars Norén. Contrairement à Kliniken ou Catégorie 3:1, elle ne met pas en scène des personnages d’exclus ou de marginaux : ses protagonistes évoluent dans la sphère intellectuelle ou le monde artistique, d’où des résonances autobiographiques assez troublantes. En France, la pièce a été montée en 2008 par Jean‑Louis Martinelli au Théâtre des Amandiers, une mise en scène qui n’a pas été l’une des plus marquantes de la collaboration Norén-Martinelli. S’emparant à son tour de ce chassé-croisé amoureux entre deux hommes et deux femmes durant toute la décennie 90, Lena Paugam en livre aujourd’hui une version épurée, aussi intense que prenante, captant sur le vif l’instabilité amoureuse de notre époque.

Nous sommes en 1989 lorsque la pièce commence. Erik, un éditeur, reçoit la visite d’Emma, une jeune femme qui revient d’un long séjour à New York et cherche à faire publier son roman. Erik se trouve être aussi l’éditeur de Stephan, un jeune dramaturge tourmenté. Ann, la femme d’Erik, médecin, soignera Stephan pour ses insomnies, avant que celui-ci ne fasse à son tour la connaissance d’Emma, qui travaille dans une librairie… Sous le regard silencieux de Daniel, le fils qu’Erik a eu d’un premier mariage, ces quatre-là ne cesseront, dix ans durant, de se chercher, de s’aimer et de se quitter, en une trentaine de courtes scènes qui nous font voyager de New York à Stockholm, en passant par Florence et la Croatie.

Une mise à nu des sentiments

D’après le principe voulu par Norén, ce sont les « détails » de la vie quotidienne des personnages qui doivent nous révéler leur être : ainsi les films qu’ils vont voir, les livres qu’ils lisent ou les sports qu’ils pratiquent. Manière aussi d’inscrire les personnages dans leur époque, sur fond de C.N.N., de guerre du Golfe et de peur du sida. Ce principe, la mise en scène de Martinelli le soulignait peut-être un peu pesamment. Lena Paugam, elle, prend plutôt le parti inverse : transformant en atout le manque de moyens dont souffre toute jeune compagnie, la metteuse en scène choisit d’aller droit à l’essentiel et privilégie la mise à nu des sentiments. Le résultat est saisissant. Très bien servi par les comédiens, le texte, violent, insistant, révèle sans détour les fêlures des personnages et les failles de leur désir.

Le même parti pris de dépouillement prévaut dans les choix scénographiques. Dans cette mise en scène déréalisée, le plateau nu devient tour à tour salle de séjour, café ou librairie. Il est surtout l’espace où le désir circule, comme dans les interstices de ces cloisons mobiles aux lattes irrégulières, hérissées et menaçantes, sur lesquelles Daniel inscrit à la craie les dates qui scandent le déroulement des scènes. Les séquences se succèdent avec une grande justesse de ton, en respectant l’art de l’ellipse dont fait preuve ici Norén, un art qui désoriente le spectateur et le laisse toujours au bord du malaise. L’utilisation discrète de la vidéo, mais surtout la création lumières, la musique et l’ambiance sonore témoignent d’une maîtrise étonnante pour une compagnie aussi jeune et concourent à la réussite de l’ensemble.

Sous tension

Troubles du comportement sexuel et obsession de la procréation, accès de violence soudains qui conduisent les personnages au bord de la folie : Norén creuse loin dans la psyché et s’y entend pour mettre au jour les dérèglements des rapports de couple. Un terrain déjà très balisé, mais qui est peut-être celui où l’auteur suédois se montre le plus convaincant. Si l’intérêt ne retombe pas pendant les deux heures quarante de ce spectacle sous tension, c’est surtout aux comédiens, tous très bons, qu’on le doit. Erik, l’homme mûr fasciné par la jeunesse et la vulnérabilité d’Emma, est incarné de façon fine par Benjamin Wangermée, très constant d’un bout à l’autre de la pièce. Quant à Stephan, belle figure d’artiste, l’un des personnages les plus forts de Norén, il est interprété avec une grande intensité par Charles Zevaco, une intensité qui culmine dans le final que l’on peut entendre comme un hymne au théâtre. 

Fabrice Chêne


Détails, de Lars Norén

Texte disponible chez L’Arche éditeur

Compagnie Lyncéus

www.lynceustheatre.com

Mise en scène : Lena Paugam

Avec : Ludmila Dabo, Elsa Guedj, Benjamin Wangermée, Charles Zevaco, avec la participation de Benjamin Schott

Dramaturgie : Sigrid Carré Lecoindre

Scénographie : Laurine Baron

Vidéo : Laurent Fontaine Czaczkès

Création sonore : Lucas Lelièvre

Régie son : Fabien Courtois

Composition musicale : Mathieu Michard

Création lumières : Dominique Nocereau et Raphaël Aubert

Création costumes : Valérie Montagu

Photo : © Christophe Renaud de Lage

Espace Confluences • 190, boulevard de Charonne • 75020 Paris

Métro : Philippe-Auguste ou Alexandre-Dumas

Réservations : 01 40 24 16 46

Le 15 novembre 2013 à 20 h 30 et le 16 novembre 2013 à 18 heures

Durée : 3 heures avec entracte 

15 € | 13 €

Festival Péril jeune du 29 septembre au 15 décembre 2013

Programme détaillé : www.confluences.net

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher