Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 01:35

Un beau remue-ménage


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Déménager, ce n’est pas seulement changer de lieu de résidence : c’est aussi l’occasion de replonger dans son histoire, de faire un point sur sa vie et de trier ce que l’on en garde ou pas. À partir de ce constat simple, Zoé Narcy a construit, avec Catherine Monnot à la mise en scène, une pièce intime, poétique et sensible sur le thème de la mémoire et du changement. Elle s’y affirme comme une jeune artiste à suivre.

des-airs-damour-en-carton-615

« Des airs d’amour en carton » | © D.R.

De cartons il sera donc, bien sûr, beaucoup question. Il y en a une montagne sur la scène, savamment entassée tout au fond du plateau. Des gros cartons, des moyens, des minuscules. Ils constituent la source d’inspiration de nombreuses saynètes, dont deux, en particulier, m’ont particulièrement amusé : une scène de déménagement cocasse, inspirée des films muets, où les deux complices de Zoé Narcy, Édouard Pagant et Flora Seigle-Murandy, s’adonnent à une sarabande clownesque, et une quête surréaliste de fiches de paye…

Côté jardin, on remarque un autre carton isolé, qui dissimule aux yeux du public le piano électronique de Didier Massein. Celui-ci est chargé de quelques bruitages, de jouer une musique d’ambiance et d’accompagner les trois chansons qui scandent le spectacle. Simples, sans prétention, elles servent à exprimer les interrogations, les rêveries et les états d’âme de Joséphine, la jeune fille (jouée par Zoé Narcy) qui quitte son appartement, et de ses deux amis, Marie et Andrea. On se laisse doucement porter par leurs interrogations existentielles, leur affection pour de grands artistes, l’aveu de leur sensibilité à fleur de peau. On découvre au passage la très belle voix, juste et bien timbrée, d’Édouard Pagant. Didier Massein est aussi chargé de tenir un petit rôle, ponctuel, discret, mais toujours très efficace.

D’amour, enfin, il est beaucoup question – mais également d’amitié. La complicité qui unit les personnages et aussi, de manière évidente, les trois jeunes acteurs sur la scène confère à cette pièce une grande chaleur humaine. Les comédiens excellent à restituer cet aspect festif que revêtent parfois les déménagements. Bien que ceux-ci n’aient en eux rien de fondamentalement agréables, ils fournissent l’occasion de manifester et de célébrer de manière concrète son affection. Ce sont, bien souvent, des moments que l’on n’oublie pas, et qui créent pour ceux qui ont bénéficié d’une aide amicale de durables sentiments de gratitude.

Où sont passés nos idéaux ?

Je n’ai pas décrit, jusque-là, l’autre personnage central. Elle se tient (c’est une dame), côté cour, assise sur une petite chaise, et fait face au public, immobile. C’est une marionnette. Il s’agit de la grand-mère de Joséphine, très âgée (97 ans !), atteinte de la maladie d’Alzheimer. Sa petite-fille vient la voir régulièrement, lui lit le journal, se confie à elle, l’interroge sur son passé, sur l’histoire de sa famille, sur l’histoire de la France. Où sont passés nos idéaux ? Sommes-nous à la hauteur de ce qu’ils exigeraient de nous ?

Sa grand-mère ne lui répond pas. C’est à peine si elle bouge – animée doucement par Zoé Narcy, assise à ses côtés. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, la jeune fille ne parle pas dans le vide. Elle réussit à nouer avec sa marionnette une véritable relation, remplie de respect et de tendresse. On s’imagine parfaitement une très vieille dame toute ratatinée dans un fauteuil suranné, auréolée de l’innocence fragile de l’extrême vieillesse. Elle ne dit rien et elle flotte là-bas, dans des contrées inaccessibles à autrui. Mais pourtant elle est là, et bien là, et sa discrète présence est le pivot de la vie chaotique et incertaine de sa petite-fille angoissée – socle serein d’existence assumée jusqu’au bout. Plus que tous les slogans, cette relation magnifique plaide pour un grand sursaut d’humanité.

Suivez Zoé Narcy et ses amis : ils feront encore parler d’eux. 

Vincent Morch


Des airs d’amour en carton, de Zoé Narcy

Mise en scène : Catherine Monnot

Avec : Zoé Narcy, Flora Seigle-Murandy, Édouard Pagant

Musique : Didier Massein

Décors : André Acquart, Flore Guillemonat

Lumières : André Diot

La Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 43 20 90 37

Du 12 mars au 20 avril 2013, du mardi au samedi à 19 heures

Durée : 1 h 15

24 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher