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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 17:16

Un Wagner qui pédale dur !


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


Staatsoper de Munich : un phonographe lointain crachouille pitoyablement la dernière salve musicale de ce « Hollandais volant » du metteur en scène Peter Konwitschny. Détournement et implosion de l’ouvrage initial de Richard Wagner dans une version brechtienne qui s’émancipe jusqu’à l’anarchisme : « Le tout doit être changé », ou pas !

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« Der fliegende Holländer » | © Wilfried Hösl

Eh oui, il faut bien se rendre à l’évidence : même sous le signe d’un renouvellement artistique nécessaire, l’auditoire désabusé s’est lassé des mises en scènes provocatrices. Perplexe, il n’a pas adhéré à ce formidable coup de théâtre final, le sacrifice de Senta pour le capitaine néerlandais n’a pas eu lieu, pas de happy end habituel et ça, c’est un choc indéniable pour le public munichois. Dans ce cas précis et puisque le critique analyse aussi les applaudissements polis, on se trouve devant un vrai débat de fond. Et ce, malgré l’audace formidable de Konwitschny, considéré comme un grand spécialiste du répertoire wagnérien. Devait-il oser l’impensable, ou faire plaisir au plus grand nombre ?

Commençons par les incohérences. C’est probablement la déstructuration du temps et de l’espace qui a fait perdre le fil de l’histoire à cette salle de connaisseurs. Par ailleurs, et bien que décors et costumes de Johanes Leiacker soient attrayants, ils brouillent les sens et l’écoute par la profusion de détails visuels. Même en respectant le déroulement de l’action voulu par le metteur en scène, tout ce déploiement finit par empoisonner la simple écoute des mouvements musicaux, qui sont l’expression de l’âme wagnérienne ! Le premier acte s’ouvre sur une toile de fond sombre et dépouillée. Avec ses arbres morts et ses deux passerelles de navire où se meuvent tour à tour marins et damnés, elle crée l’atmosphère rêvée pour le débarquement du capitaine maudit. Le second acte est entièrement occupé par une salle de sport moderne remplie de vélos, où « filent » les fileuses version « moderne » : tenues de gym et serviettes autour du cou pour un « Summ und brumm » athlétique (« Bon rouet, gronde et bourdonne… »). Ce lieu de roues ronronnantes déclenche quelques rires, voire quelques sueurs froides sur un public décontenancé. Le troisième acte se déroule dans un énorme bistrot portuaire, style hangar pour rave entre villageois et spectres. Tout ça cohabite dans la même histoire, celle de Senta obsédée par la légende du Hollandais volant. Les enchaînements restent délicats à manier, et ça pédale dur au second acte. Il faut bien l’avouer, on atteint le summum du ridicule dans cette vision décalée à l’extrême pendant le duo d’amour : le Hollandais entre avec une valise dont il sort une robe de mariée ; Senta revêt le présent nuptial à la hâte sur sa tenue de gym bleue en pédalant sur son vélo d’entraînement. Il a bien fallu à un moment, et Dieu en soit loué, que le couple vienne enfin en front de scène, hors vélocipèdes, pour laisser la musique du génial Wagner remplir nos sens et non nos yeux ! À propos de ce genre de détail, le dernier acte verra le retour de la robe chantilly sans la tenue de gym, mais Senta aura récupéré la valise au passage pour son dernier voyage ! On ne sait jamais !

C’est probablement ce patchwork surchargé qui a fait échouer en partie ce Vaisseau fantôme recevant ce soir-là un accueil plus que mitigé. L’appropriation du livret de Wagner par Konwitschny, qui rend caduque la légende des amants en ne les rassemblant plus pour l’éternité, rompt également avec les fondements de toute l’œuvre wagnérienne. Elle va également à l’encontre de l’idée principale qui anime ce livret, celle de la rédemption par le sacrifice. Ici, Senta s’affranchit du choix et ne subit plus la fatalité de l’œuvre. Elle déclenche le chaos, dénaturant en partie la musique du génial compositeur. Parce que c’est traditionnellement la vibration émotionnelle et charnelle de celle-ci, l’enchevêtrement de ses leitmotive qui éclairent d’eux-mêmes sur l’évolution sans issue de ce drame. Serait-ce un sacrilège ici, en Allemagne, plus qu’ailleurs encore, que d’avoir détourné le navire ?

Heureusement, concernant la production musicale, on est dans une forme d’excellence. L’orchestre et le chœur du Bayerische Staasoper sont considérés comme l’une des meilleures équipes musicales d’Allemagne. En cela, toutes les interventions orchestrales ou chorales de cette représentation sont un vrai plaisir pour les oreilles. Le son d’orchestre compact et raffiné est d’une grande limpidité d’émission qui ne laisse filtrer aucun débordement. Le chœur est homogène avec des timbres charnus d’une belle technicité où les extrêmes aigus de ténors et sopranes, parfois acides d’émission, sont absents. Par ailleurs, la belle détermination des ensembles choraux accentue tout au long de l’ouvrage la robustesse des marins, l’allure athlétique des fileuses qui pédalent, et celles des villageois moqueurs devenant agressifs. Une version dynamique un tant soit peu rentre-dedans !

La distribution vocale est de tout premier ordre. Le Hollandais de Johan Reuter est parfaitement cynique. Il y a un peu de Jack Sparow dans cette interprétation-là ! Pourvu d’un timbre mordoré, souple et puissant, il assène sa morgue avec détachement, allant jusqu’à rire de son statut d’âme damnée. Dès le début, il s’octroie le luxe de nuances diverses dans une qualité vocale de toute beauté, faisant fi d’un tempo d’une lenteur éprouvante. Il confirme l’élégance de sa prestation tout au long de cette soirée. De son côté, la litanie du Steuermann de Norbert Ernst est d’une belle empreinte vocale. Il réalise un exploit technique, car chacun des trois couplets marque un ralentissement éprouvant par rapport au précédent. Le rôle de Daland, tenu par Stephen Milling, est d’une bonhomie mielleuse attendrissante qui n’enlève pourtant rien à la vigueur de son propos. Il est amusant de constater que ces deux artistes, originaires l’un et l’autre de Copenhague, ont une technique de projection plus nuancée, légèrement plus couverte et moins directe que celles des autres protagonistes, tous allemands, de cette distribution. Un beau travail musical donc pour ces deux voix de stentor. Mary de Okka von der Damerau est une mezzo de rêve au timbre tellurique. Klaus Florian Vogt qui joue Erich, le fiancé éconduit, possède la projection idéale pour ce répertoire. Il campe son rôle avec vaillance et panache malgré un jeu de scène très agressif dans ses rapports avec Senta jusqu’à la jeter par terre sans ménagement. Le public saluera pourtant avec enthousiasme sa prestation. La Senta de Anja Kamp est volontaire à tous les niveaux. Son héroïne amoureuse s’émancipe en révolutionnaire illuminée. La mise en scène ne lui laisse pas le choix, elle doit tout faire péter ! « Tais-toi, tais-toi, il le faut » dit-elle à Erich. Pourvu d’un formant de voix idéal et d’une puissance vocale incroyable, elle domine la distribution par sa volonté passionnelle, et ce malgré un grand nombre d’aigus arrachés à son gosier. La détermination de cette artiste est impressionnante, sa sensualité animale omniprésente, son engagement scénique et la fougue vocale de sa dernière tirade nous laisse pantois d’admiration.

C’est une immense joie de découvrir Ascher Fisch dans ce Wagner. Cependant, sous sa conduite, l’énergie miroitante de la phalange de Munich a paru comme aseptisée. Sous sa baguette ample et mesurée, les instrumentistes n’ont pas semblé trouver auprès de ce chef, certes parfait mais un peu froid, une ouverture vibratoire suffisante pour délivrer les harmoniques de leurs instruments. Ce qui est inhabituel dans cette musique qui est avant tout pulsionnelle. C’est plutôt un Vaisseau dans une lignée très beethovénienne, et cela peut se comprendre si l’on considère que la version initiale a basculé ce soir-là vers une forme plus révolutionnaire et moins romantique.

Ainsi la vibration mystique qui transfigure l’auditoire, souvenir du Tristan du même metteur en scène, n’a pas eu lieu. La prestation inspirée et valeureuse des exécutants n’a pas suffi à emporter la salle vers la délivrance. La rédemption et l’émotion sonore tant attendue ont volé en éclats jusqu’à se désagréger musicalement. Et pourtant, que de trouvailles spectaculaires ! 

Praskova Praskovaa


Der fliegende Holländer, de Richard Wagner

Opéra romantique en trois actes, livret du compositeur

Direction musicale : Asher Fisch

Mise en scène : Peter Konwitschny

Distribution :

– Senta : Anja Kampe

– Mary : Okka von der Damerau

– Der Holländer : Johan Reuter

– Deland : Stephen Milling

– Erik : Klaus Florian Vogt

– Der Steuermann : Norbert Ernst

– Ein Engel : Christina Polzin

Décor et costumes : Johannes Leiacker

Lumières : Michael Bauer

Dramaturgie : Werner Hintze

Chef de chœur : Sören Eckhoff

Bayerisches Staatsorchester

Chor der Bayerischen Staatsoper

Photos : © Wilfried Hösl

Nationaltheater • Max-Joseph Platz 2 • 80539 Munich

Réservations : + 49 (0) 89 21 85 19 20

http://www.bayerische.staatsoper.de/866--~Staatsoper~bso_aktuell~aktuelles.html

Mercredi 17 avril 2013 à 19 h 30

Durée : 2 h 25 sans pause

De 163 € à 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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