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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 22:16

Harold Pinter : reflets
d’un monde chaotique


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Pour la dernière semaine du festival Un automne à tisser, qui se déroule comme chaque année à la Cartoucherie de Vincennes, les spectateurs de l’Épée de bois pourront apprécier « Démocratie(s) », un spectacle conçu par Florence Bermond, d’après des textes du dramaturge anglais Harold Pinter. S’y succèdent plusieurs tableaux assez disparates, qui proposent une vision pessimiste de l’état du monde.

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« Démocratie(s) » | © Julien Bolle / Mahé Costes

Harold Pinter était à la fin de sa vie très engagé dans les combats de son temps. En témoigne notamment le discours prononcé à Stockholm en 2005 à l’occasion de l’attribution du prix Nobel de littérature, dans lequel il fustige l’intervention anglo-américaine en Irak. Cet engagement, on en trouve peu de traces dans les pièces les plus célèbres de Pinter, très souvent jouées ces dernières années sur les scènes françaises. C’est sans doute ce qui a donné l’idée à Florence Bermond de travailler sur des textes moins connus de l’auteur anglais, poèmes, articles, pièces courtes, des textes ayant en commun une forte dimension sociale ou politique. Ce choix, précisons-le, a été avalisé par Pinter peu avant sa disparition en 2008. Ainsi est né Démocratie(s), présenté dans le Off à Avignon l’année suivante.

Le spectacle s’ouvre sur une pièce de 1989, la Langue de la montagne, qui traite de la répression à l’égard de la minorité kurde en Turquie. Des scènes de terreur se déroulent sous nos yeux, montrant des soldats se défoulant sur un prisonnier et sa famille. Nos démocraties, en tant qu’États de droit, s’efforcent bien de dresser des remparts contre le nationalisme et ses excès. Mais, d’un pays à l’autre, l’oppression ne fait que changer de forme : voilà ce que Florence Bermond, à la suite de Pinter, laisse entendre. L’exclusion, en effet, peut aussi être de nature économique, ce que met en évidence, par exemple, le dialogue de deux femmes dans un refuge pour S.D.F. à Londres. On comprend dès lors que ceux qui prétendent « assainir le monde par la démocratie » ne sont exempts ni d’hypocrisie ni d’intolérance.

Une pièce patchwork

On parle plusieurs langues, dans cette pièce patchwork sur l’Europe. On y entend de l’anglais, de l’espagnol, mais aussi du kurde, langue minoritaire, que le pouvoir voudrait faire disparaître au profit de la langue officielle. La distribution est à l’image du projet : l’une des comédiennes est allemande, l’autre a des origines congolaises et espagnoles. Quant aux comédiens, deux d’entre eux sont originaires des pays de l’Est. Cette diversité culturelle, on la retrouve dans les costumes, que les comédiens changent à vue, nous faisant ainsi voyager d’Orient en Occident. Leurs couleurs sont aussi chatoyantes que celles des tapis qui recouvrent le plateau.

Le dépaysement pourtant n’est pas total, car on ne quitte jamais le monde de Pinter, un monde placé sous le signe de la cruauté. Les rapports de domination, omniprésents, sont vus sous un jour particulièrement inquiétant, qu’il s’agisse du cynisme du pouvoir politique et des puissances d’argent ou du sadisme des militaires. Si la violence est habituellement chez l’auteur diffuse ou contenue dans le strict cadre du langage, ici elle éclate, transformant le plateau en arène, en champ de bataille – avec séquestrations, humiliations, violence sexuelle – et culmine dans la scène où deux hommes déshabillent et violent une femme, même si une gestuelle outrée et parodique permet une certaine mise à distance.

À la violence du propos, la metteuse en scène superpose un esthétisme très personnel : le goût des tissus et des drapés, une certaine inventivité chorégraphique, le souci de ménager des silences. Et aussi une utilisation pertinente de la belle profondeur qu’offre la salle en pierre de l’Épée de bois. De l’interprétation, on retient surtout l’élégance naturelle de Marie-France Alvarez, la présence de Jutta Wernicke. On peut regretter une musique un peu trop envahissante, qui impose des changements d’ambiance continuels et parfois bien artificiels. Quant à l’absence de fil directeur, elle constitue l’écueil inévitable de ce genre de projet. 

Fabrice Chêne


Démocratie(s), de Harold Pinter

Traduction : Éric Kahane

Mise en scène : Florence Bermond

Avec : Marie-France Alvarez, Arben Bajraktaraj, Simon Masnay, Éric Nesci, Jutta Wernicke

Scénographie : Yvan Robin

Costumes : Bénédicte Levraut

Création lumières et son : Gabriel Galenne et Thomas Veyssière

Théâtre de l’Épée-de-Bois • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes, puis bus 112 arrêt Cartoucherie

www.epeedebois.com

http://unautomneatisser.com

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 26 au 31 octobre 2010, mardi, mercredi, samedi à 21 heures, jeudi, vendredi à 19 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 10

20 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Davidikus 30/10/2010 16:39



Je ne pourrai malheureusement pas voir ce spectacle car j'habite à Londres. En voyant des textes peu connus de Pinter portés à la scène, je rêve à nouveau de voir le scénario que Pinter fit
d'après Proust porté à l'écran !


http://davidikus.blogspot.com/



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