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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 14:29

Le bon petit vieux, la méchante brute américaine, et le truand capitaliste (etc.)


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Seul en scène à la Manufacture des abbesses, Vincent Clergironnet incarne avec beaucoup d’énergie une galerie de « héros » du quotidien. L’intention est fort louable, le jeu est fougueux, mais le spectacle, très écrit, peine à trouver sa forme. De fait, la série de portraits de « Demain, il fera jour » se transforme en une sorte de palais des glaces qui juxtapose, émiette, et forcit le trait parfois jusqu’à la caricature.

demain-il-fera-jour-300Demain, il fera jour est consacré, nous dit son auteur, « aux hommes et aux femmes qui n’ayant pas renoncé à être les héros de leur propre vie, tentent de s’inventer un destin ». C’est une belle proposition et qui trouve tout son sens à notre époque. C’est un vaste sujet aussi que de dire les résistances au modèle qu’on nous impose, à la répression dont nous sommes souvent les complices silencieux. D’ailleurs, le problème du spectacle vient sûrement en grande partie de là. Car si Vincent Clergironnet se défend de ne proposer qu’un numéro de transformisme lui permettant d’endosser de multiples rôles, on n’en est pas si loin. En témoigne le final en forme d’énumération endiablée, où se bousculent des héros oubliés du spectacle. Ainsi, si l’épilogue tire la leçon et confronte le spectateur à l’étrange personnage extradiégétique * qui ouvrait le spectacle, on a l’impression tout de même que la galerie des portraits pourrait se développer à l’infini.

Par ailleurs, entre éloge et satire, le spectacle hésite. Le héros n’est pas bien loin du bourreau ou, du moins, du petit salaud ordinaire. Par exemple, le G.I. qui, après avoir dégommé dans une transe adolescente son quota de « terroristes », sort de son tank pour découvrir l’horreur de la vraie guerre ou le cadre dynamique qui se rend compte de la vacuité d’une existence remplie d’objets, sont-ils des héros ? Ce n’est évidemment qu’une question d’appréciation, mais on peut avoir l’impression que le spectacle donne simplement une forme à une série de coups de colère et de cœur qu’éprouve son auteur. Et le propos se brouille.

Le type chasse l’homme

Quoi qu’il en soit, fallait-il que le gendarme porte une moustache et soit affublé d’un tic pour être distingué du petit vieux, qui, lui, évidemment porte… un béret et se déplace avec… une canne ? On rétorquera qu’il faut bien différencier chacun. Soit. Mais, alors faut-il que les situations, elles, soient si stéréotypées ? L’homme d’affaires sera cynique et graveleux. Il faut que dans les dix minutes qui lui sont imparties, il développe la fameuse analogie entre l’homme et le prédateur. Le G.I., quant à lui, sera un grand gamin qui confond guerre et jeu vidéo. Mais, surprise presque hollywoodienne, le même G.I., quelques minutes plus tard, fondra en larmes face au pauvre petit enfant (c’était couru) qui tient ses tripes dans ses mains : le chemin de Damas, mais en accéléré. Fallait-il souligner ainsi le réel quitte à le chercher outre-Atlantique ? En bref, le type ne chasse-t-il pas ici l’humain ?

On admet tout à fait que le théâtre ne soit pas le lieu du naturalisme, mais si on choisit de présenter des types, il faut l’assumer et peut-être travailler sur cette forme particulière. Le dernier vrai portrait du spectacle trace cette voie. On y découvre un personnage qui évolue peut-être entre la vie et la mort, entre 5 h 13 et 5 h 14 du matin, entre farce et comédie. Alors, Vincent Clergironnet prend le temps de nous le dévoiler dans un univers absurde et burlesque. Ainsi, quand on ne pontifie pas, et quand le jeu impose le décalage, paradoxalement, on peut plus facilement adhérer. Il suffisait donc peut-être de faire un peu plus confiance à l’intelligence des spectateurs, car ils sont sans doute, à leur manière, des héros du quotidien et ils ne sont en tout cas pas aveugles face au monde.

Enfin, alors que costumes et jeu nous invitent à différencier les protagonistes, l’écriture ne trouve pas à chaque fois un style propre à chacun. Cependant, on est séduit par quelques jolies trouvailles : la compréhension finale de l’identité d’un héros (absent), l’adresse liminaire au public, le jeu sur l’attente menée dans le portrait du gendarme, par exemple. En fait, à chaque fois que l’écriture ne prend pas la scène comme prétexte mais comme essence, elle convainc davantage. Demain, il fera jour est la première œuvre de son interprète. Bien entouré par le scénographe Valentin Monnin et par le musicien Cédric Le Guillerm, qui a su composer une joli musique sautillante et narrative, on ne doute pas que Vincent Clergironnet puisse trouver le ton juste pour faire entendre la voix de tous ses héros. 

Laura Plas


* Extradiégétique : c’est le niveau du narrateur lorsque celui-ci ne fait pas partie de la fiction (par exemple : narrateur omniscient), sait tout ce qui est extérieur à la fiction.


Demain il fera jour !, de Vincent Clergironnet

Cie Demain il fera jour • 2, rue Sainte-Barbe • 51300 Vitry-le-François

03 26 62 11 71

Site de la compagnie : www.ciedemainilferajour.com

Courriel de la compagnie : vincent.clergironnet@free.fr

Mise en scène : Vincent Clergironnet

Avec : Vincent Clergironnet

Musique : Cédric Le Guillerm

Lumière et scénographie : Valentin Monnin

Manufacture des Abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Site du théâtre : www.manufacturedesabbesses.com

Réservations : 01 42 33 42 03

Du mardi au samedi, du 26 février au 23 avril 2011 à 19 heures, relâche du 15 au 17 mars 2011 puis du 22 au 26 mars 2011

Durée : 1 h 5

24 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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