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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 18:32

Valérie Dréville et Didier Galas en combat singulier


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


C’est la première fois que Christophe Feutrier vient à Avignon. Le projet de cette mise en scène d’Ionesco est né de son désir de travailler avec Valérie Dréville, qui, elle, est une habituée du Festival. La comédienne y partage l’affiche avec Didier Galas. Pièce peu souvent jouée, qui oscille entre comédie et tragédie, « Délire à deux » fait découvrir un Ionesco pessimiste, hanté par la guerre et la violence.

Une première surprise attend les spectateurs qui pénètrent dans la salle de Montfavet : Christophe Feutrier et son scénographe Jean-Pierre Schneider ont imaginé, au centre du plateau, un carré blanc d’environ cinq mètres sur cinq, sorte de ring sur lequel vont s’affronter une heure durant les deux personnages. Cet espace de jeu déréalisé, assez beau dans sa simplicité, se substitue au décor prévu par le texte d’Ionesco (un appartement bourgeois, des meubles, une fenêtre, etc.). Toutes les indications scéniques sont d’ailleurs, pendant le spectacle, dites par les comédiens, seuls moments où leurs voix sont amplifiées. Manière ludique de rompre l’illusion théâtrale, tout en laissant au spectateur le loisir de la rétablir en imagination.

Un jeu très physique

À l’intérieur de ce dispositif se déploie le jeu très physique de Valérie Dréville et de Didier Galas, tous deux vêtus – autre surprise – d’une sorte de tenue de pompiste. Tout est fait pour évoquer un combat de boxe (ou de catch !), à commencer par ces « pauses » ménagées dans le dialogue, durant lesquelles les personnages sortent un instant du carré lumineux et s’observent à distance, avant de se ruer à nouveau sur le plateau pour en découdre. Ce choix scénographique n’est évidemment pas gratuit : même si l’affrontement n’est que verbal, le propos de la pièce est bien de représenter la relation inévitablement conflictuelle que vivent deux êtres cohabitant sous le même toit.

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« Délire à deux » | © Christophe Raynaud de Lage 

De quoi parlent-ils, cet homme et cette femme ? Leur dispute, qu’on devine sempiternelle, porte d’abord sur deux animaux en apparence anodins : le limaçon et la tortue. Sont-ils ou non de la même espèce ? On a déjà compris que c’est d’eux-mêmes dont il est question, prisonniers qu’ils sont de leur maison protectrice. Ce premier désaccord donne le ton d’une vie de couple plutôt tourmentée, entre incompatibilités (ils n’ont jamais chaud ou froid en même temps) et reproches (elle ne cesse de lui rappeler qu’elle a quitté son mari pour lui). Pour faire entendre cette quintessence de scène de ménage, Ionesco s’en donne à cœur joie, accumulant arguments cocasses, jeux sur les mots : « Tu es capable de tout ! Tu n’es capable de rien ! », ou logique poussée jusqu’à l’absurde.

Le pur plaisir de jouer

Le dépouillement de la mise en scène exige la plus extrême précision de la part des comédiens. Les mots sonnent juste et sont décochés avec une parfaite maîtrise. Valérie Dréville prouve encore une fois qu’elle est une grande comédienne, et Didier Galas n’est pas en reste. Le spectacle repose entièrement sur leur performance et leur capacité à surfer avec virtuosité sur les tours et détours du texte. On se rapproche par moments d’une sorte d’état de grâce, d’un pur plaisir de jouer, en particulier lorsque la femme harcèle son amant sur un ton mi-agressif, mi-taquin (« Philosophe ! Paresseux ! Imbécile ! Séducteur ! »). Valérie Dréville est alors irrésistible, même si son jeu tout en subtilité atténue peut-être la radicalité du propos.

Cet espace clos est menacé par la guerre qui éclate au-dehors. On sait qu’Ionesco, qui connut les deux conflits mondiaux, resta hanté par le souvenir de la guerre. Un peu comme dans le Solitaire, l’unique roman de l’auteur, cette guerre sans nom reste ici un mystère, en même temps qu’une menace de plus en plus précise – menace très bien suggérée par le remarquable environnement sonore de Samuel Sighicelli. Cette violence guerrière est-elle fantasmée ? N’est-elle qu’un prolongement des désordres du couple ? On n’en saura rien. Les hommes se massacrent « parce que c’est plus gai » que de mourir tout seul, nous dit Ionesco. Et parce que malgré l’évolution (depuis les invertébrés dont il a été question au début), la violence demeure inhérente à leur nature. 

Fabrice Chêne


Délire à deux, d’Eugène Ionesco

Mise en scène : Christophe Feutrier

Avec : Valérie Dréville et Didier Galas

Dramaturgie : Denys Laboutière

Scénographie : Christophe Feutrier, Jean-Pierre Schneider

Mouvement : Philippe Ducou

Environnement sonore et musical : Samuel Sighicelli

Lumière : Samuel Marchina

Costumes : Olga Karpinski

Salle de Montfavet

Réservations : 04 90 14 14 14

Les 21, 23, 26 et 27 juillet 2010 à 18 heures, les 22 et 24 juillet 2010 à 15 heures et 18 heures

Durée : 1 h 5

27 € | 21 € | 13 €

Après le Festival d’Avignon :

– du 5 au 8 janvier 2011 au Théâtre national de Toulouse-Midi-Pyrénées

– du 12 au 15 janvier 2011 à la Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale

– le 18 janvier 2010 à La Passerelle scène nationale des Alpes-du-Sud à Gap

– du 25 au 29 janvier 2011 au Bateau-Feu scène nationale de Dunkerque

– le 2 février 2011 au Théâtre de l’Agora scène nationale d’Évry et de l’Essonne

– le 11 février 2011 au Théâtre du Passage à Neuchâtel

– du 18 au 28 mai 2011 au Théâtre de la Ville à Paris

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Luna 07/03/2011 10:18



J'ai découvert Eugène Ionesco il y a déjà quelques années et je dois dire que j'aime beaucoup sa façon d'écrire sans prise de tête et sans complexe.


Je viens d'ailleurs de poster mon avis sur "La Cantatrice Chauve" sur mon blog...


 


Joli article, je reviendrais ;)


Bonne continuation !!



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