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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 16:20

Deux petites formes épiques qui transcendent le quotidien


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Philippe Minyana a été récompensé en 2010 par le prix de l’Académie française (théâtre) pour l’ensemble de son œuvre. En partenariat avec Théâtre Ouvert, le Théâtre de la Ville présente aux Abbesses ses cinq dernières créations, réunies sous le titre « Épopées de l’intime ». Parmi ces pièces, « De l’amour » et « Sous les arbres » sont conçues comme « deux petites formes » dramatiques qui explorent la parole du quotidien et la transforment en théâtre épique. Une expérimentation jubilatoire et passionnante.

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Philippe Minyana | © Jean-Julien Kraemer

« Le théâtre est un lieu d’expériences, un laboratoire d’écriture », déclare Minyana. Le déclic vient souvent d’un mot entendu ou lu dans un livre ou un journal. Ce mot, incarné dans un corps, disposé dans l’espace, en interaction avec d’autres, va produire des sons, du sens. Il va devenir « étrange ».

Dans De l’amour, l’auteur convoque une parole banale, quotidienne et intime, et l’« organise ». La pièce raconte ainsi le parcours amoureux d’un couple ordinaire, Christina et Boby, à travers vingt tableaux. Ces « vignettes » modernes capturent des fragments de vie, qui soulignent la discontinuité du temps. On suit le couple dans son salon, dans les montagnes, en été, en avril, avec des amis, en action, à 30 ou 70 ans. Tantôt ils ont « l’air sérieux et guindé des personnes en deuil », tantôt ils ressemblent aux vieux amoureux chenus et bienveillants des contes de fées.

Leur amour n’emprunte qu’en partie aux définitions et distinctions de Stendhal dans De l’amour (1822) : on y retrouve l’amour de santé, l’amour de vanité, l’amour physique, et l’amour-goût. Mais l’amour-passion n’a pas sa place, et la cristallisation stendhalienne se révèle bien diluée dans ces légendes ordinaires faites de heurts, d’injures, de tendresse, de désir, de liens.

Des décalages, des oppositions et des ruptures riches et fantaisistes

La banalité de la fiction et de la parole est également sublimée par un dispositif textuel original. En plus du texte des comédiens, des didascalies descriptives et poétiques (sur le temps, le silence, les oiseaux) sont prononcées par un commentateur (nommé « Voix off »), et des didascalies narratives – prises en charge par un commentateur (nommé « Texte ») – glosent sur l’attitude du parleur (Christina, Boby et leurs amis Ted et Mylène), le contredisent ou s’adressent à son interlocuteur. Ces dialogues polyphoniques créent des décalages, des oppositions et des ruptures particulièrement riches et fantaisistes.

La scénographie permet aussi la collision d’espaces et de temps fragmentés. Les personnages se meuvent ainsi dans un décor neutre (à la fois extérieur et intérieur), donc universel : un carré blanc posé sur le sol délimite l’espace de jeu, et, à l’intérieur, l’espace de la fiction et les coulisses coexistent. Le plateau contient donc pêle-mêle des chaises, des guirlandes, des perruques et autres accessoires simples, les comédiens parleurs et/ou commentateurs, et la metteuse en scène Marilyn Alasset.

Une telle scénographie, qui exhibe l’artifice théâtral, permet de faire cohabiter avec allégresse réel et fiction, intime et épique. Quant aux comédiens, pour qui Minyana écrit, ils parviennent avec brio à combiner les traits de personnages hétérogènes – à la fois classiques, absurdes et ordinaires. Du coup, ils incarnent des figures mouvantes, multiples, contradictoires, donc très humaines.

Après l’amour, une autre forme d’errance…

La pièce Sous les arbres élabore une autre forme dramatique, un autre théâtre-récit. La fiction racontée s’apparente ici au road-movie ou au conte de fées à la Barker. Tata et Fonfon sont deux jeunes vagabonds amoureux qui errent dans la forêt. L’un a tué sa voisine, l’autre a été violé par son père. Le parcours initiatique de ces « anges déchus » ou « messagers » les amène à rencontrer un cadavre dans une rivière (et non Excalibur), une mère qui tue son enfant, une femme battue dans une grange en feu, des farfelus dans un gîte, une distributrice de soupe, une famille de gros, Poupée et ses parents dans leur jolie maison de brique. Tata et Fonfon mettent en scène leur épopée : leur vie passée et présente.

Là encore, le dispositif textuel est brillant puisque les comédiens prennent en charge, en plus de leur texte, les didascalies (qui ne sont pas repérables sur la page). Ces différents segments de parole leur permettent d’être à la fois spectateurs et acteurs de leur histoire. Par exemple, Fonfon raconte son enfance et son viol en organisant son récit en parties qu’il dramatise. À un moment, les lumières s’éteignent et n’éclairent que le visage et la voix du personnage. Puis les lumières se rallument, et la distanciation se remet en place. Ce qui est sidérant, là comme ailleurs, c’est l’impossibilité pour le spectateur de demeurer dans la fiction, de s’installer. Il navigue sans arrêt entre l’horreur et le jeu, entre la vérité et le théâtre.

Tout concourt à cet effet de surprise : les registres (burlesque, absurde, pathétique, lyrique) qui se succèdent ou se téléscopent à un rythme effréné, le décor minimaliste, et le métissage de la parole des acteurs (tour à tour orale, prosaïque, stylisée, répétitive, ou poétique). La forêt évoquée devient bel et bien « un théâtre plein de voix inconnues », où cheminent des vagabonds très rimbaldiens (que l’on songe au poème « Sensation ») qui bouleversent tout sur leur passage – surtout les spectateurs. Quelle écriture et quels comédiens ! 

Lorène de Bonnay


De l’amour, de Philippe Minyana

Textes publiés à L’Arche éditeur

Mise en scène : Philippe Minyana, Marylin Alasset

Avec : Laurent Charpentier, Marion Lécrivain, Océane Mozas, Gaëtan Vourc’h

Collaboration : Frédéric Maragnani

Chorégraphie et lumières : Marilyn Alasset

Costumes : Hervé Poeydomenge

Sous les arbres, de Philippe Minyana

Mise en scène et scénographie : Frédéric Maragnani

Avec : Luc Cerutti, Laurent Charpentier, Jean-Paul Dias, Bruno Galibert, Marion Lécrivain, Océane Mozas, Gaëtan Vourc’h

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

www.theatredelaville-paris.com

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 16 au 19 mars 2011 à 18 h 30 (De l’amour) et 20 h 30
(Sous les arbres)

Durée (pour chaque spectacle) : 1 heure

16 € | 9 €

Sous les arbres à Théâtre Ouvert (4 bis, cité Véron • 75018 Paris)
du 22 au 26 mars 2011

De l’Amour à Théâtre Ouvert du 26 mars au 2 avril 2011

www.theatre-ouvert.net

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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