Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /2010 23:00

Aumont et Duchaussoy : étincelant !

 

On ne présente pas Michel Aumont et Michel Duchaussoy, deux monstres du cinéma et du théâtre français. Ils se retrouvent et s’affrontent sur la scène du Théâtre de l’Œuvre, dans une pièce du dramaturge britannique Lionel Goldstein, qui évoque dans un sourire doux-amer ce moment où l’on se retourne sur sa vie alors qu’elle est désormais derrière soi. Ce qui n’exclut pas nécessairement des surprises, plus ou moins bonnes, mais souvent cocasses et, parfois, libératrices.

 

lettrine-didot-102pt-D.gif avid Halpern (Michel Aumont) vient d’enterrer sa femme. Il vivait avec elle depuis cinquante ans. Il retient difficilement ses larmes, lâche quelques mots d’adieu. Flo… Et voilà que surgit un importun (Michel Duchaussoy), un bouquet à la main. Il ignore que, dans la tradition juive, les tombes ne sont pas fleuries. Il souhaite lui parler de Florence… Ou plus précisément de lui, Edward Johnson, et de Florence. Ils conviennent de se retrouver plus tard autour d’un pique-nique.

 

Flo, Florence… On comprend vite qu’il ne s’agit pas que du diminutif d’un même prénom, mais de deux personnalités distinctes. David et Edward vont progressivement se rendre compte qu’ils ne connaissaient pas vraiment cette femme. Et, à sa grande surprise, David va se rendre compte qu’elle a réservé à Edward certains des plus beaux aspects de sa personnalité, qu’il ignorait totalement. C’est la revanche de l’éconduit, du premier amant de Florence qu’elle a quitté pour se marier avec David, mais qui a joué auprès d’elle, pendant des années, le rôle du confident attentif, et toujours, secrètement, amoureux. De fait, entre le sanguin, l’impétueux, le pragmatique David, et le doux, cultivé, idéaliste Edward, Flo/Florence n’a jamais réellement choisi. Ou plutôt elle les a choisis tous les deux, au risque de compromettre leur bonheur.

 

david-edward claire-besse

 « David et Edward » | © Claire Besse 

 

Dans cette bataille pour la mémoire d’une femme et pour l’unité de leur vie, les arguments de David et Edward se répondent du tac au tac, les émotions explosent. Il fallait les talents de Michel Aumont et de Michel Duchaussoy pour tenir en même temps, avec la même maîtrise, ces deux aspects, dialectiques et affectifs, de leurs personnages. Michel Aumont joue à merveille un David bourru, puissant, sûr de lui, mais miné par son vieillissement et profondément ébranlé par la double vie de sa femme. Michel Duchaussoy est remarquable de subtilité dans son interprétation d’un Edward à la franchise enfantine, mais dont on ignore s’il est poussé par un désir de revanche ou de vérité.

 

La puissance régénératrice de l’amour

Au cours de ce duel, aucune position n’est définitivement acquise. L’écriture habile de la pièce ménage jusqu’au dernier moment des retournements de situation et des inversions de rôle. De sorte que, au bout du compte, il devient presque impossible de déterminer qui est le « légitime » et qui est l’« amant », qui a été le plus fidèle à Florence et qui l’a le plus aimée. On pourrait objecter qu’il y a, dans cette polémique amoureuse entre deux vieillards, quelque chose de puéril. Mais c’est, je crois, ce qui en fait tout le charme, toute la fraîcheur et, peut-être, tout le sens. Car s’il est sans doute vain de se chamailler, surtout a posteriori, pour déterminer qui est le champion de la dame, cela ne l’est pas de témoigner ainsi de la puissance régénératrice de l’amour, de sa capacité à enflammer, par-delà la mort, des cœurs flétris.

 

Le seul petit regret que j’exprimerais est que le cadre de ce duel – un cimetière, un jardin – est traité sans grand effort d’imagination. Le plateau est couvert d’un gazon synthétique, la fosse et la pierre tombale sont représentées sur la scène. Le jeu des lumières se résume à un effet – bienvenu – qui figure le coucher du soleil au terme de la discussion. Mais c’est là péché bien véniel pour une pièce qui tire sa force d’une rencontre complice entre deux grands acteurs, d’où jaillit des étincelles et du rire. 

 

Vincent Morch

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


David et Edward, de Lionel Goldstein

Traduction : Éliane Rosilio

Mise en scène : Marcel Bluwal

Assistante à la mise en scène : Anne Herold

Avec : Michel Aumont, Michel Duchaussoy

Scénographie : Catherine Bluwal

Lumières : Jacques Rouveyrollis

Costumes : Claire Belloc

Théâtre de l’Œuvre • 55, rue de Clichy • 75009 Paris

Réservations : 01 44 53 88 88

À partir du mardi 19 janvier 2010, du mardi au samedi à 21 heures, matinées samedi à 18 h 30 et dimanche à 17 h 30

Durée : 1 h 30

42 € | 36 € | 30 € | 20 €

Publié dans : Île-de-France | 2009-2010 - Par Les Trois Coups - Réagir ? - Voir les 0 commentaires - Partager    
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