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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Darwich : une poésie faite de chair
C’est à la chapelle du Verbe-Incarné, qui pour l’occasion porte bien son nom, que Mohamed Rouabhi donne vie à deux œuvres poétiques de Mahmoud Darwich, « Discours de l’Indien rouge » et « Une mémoire pour l’oubli ». Textes à la fois denses et sobres, d’une puissance crépusculaire.
Deux textes dont l’un est le miroir de l’autre. Deux textes dont l’un, par son insertion dans la structure de la pièce, sert de soubassement à l’autre. Le spectacle est en deux temps, précédé d’un exergue, pourrait-on dire. Un homme gémit, à peine visible dans la pénombre, sa main au-dessus d’un tourne-disque, suivant la continuité du mouvement. C’est un homme d’aujourd’hui, en costume gris, un homme de Palestine. Mais, le même, dans le premier tableau, est désormais indien. Dans un décor tout tendu de toiles blanches, assis sur un fauteuil drapé, il est auréolé. Une mandorle, douce lumière, le situe dans un lointain, qui n’est plus de ce monde. Une turquoise seule, à son cou, dit son appartenance.
Mais l’objet n’est pas l’homme, et l’homme est une voix. Une voix traversée par l’Histoire, par les esprits de la Nature, par le cri qui s’achève dans l’effacement de son peuple. « Vers quel gouffre béant allez-vous ? », dit-il aux Blancs. Mohamed Rouabhi rend sensible la langue métaphorique de l’auteur. Les yeux souvent mi-clos, comme voulant rester en lien plus longtemps avec les esprits qui vont se taire, il façonne un Indien quasi mystique. Respiration, mouvements de tête courts et exacerbés, sonorités toutes d’occlusives, gestes qui figurent les choses du monde, font de cet homme un être à part.
« Darwich-deux textes » | © Éric Legrand
Le second tableau, historiquement à un siècle de distance, s’ouvre sur la chambre d’un homme résidant au huitième étage d’un immeuble. Nous sommes à Beyrouth en 1982, lors de l’opération « Paix pour la Galilée ». Et c’est la peur qui transpire ici. Celle d’un homme, représentatif de celle de tout un peuple. La radio, en voix off, beugle les dernières infos. Le bruit des missiles et des avions israéliens forme la toile de fond. L’homme, terré chez lui, est devenu impuissant devant le déferlement de la guerre. Il n’est plus aux commandes de lui-même, et les coupures incessantes de l’électricité et les soudains et momentanés fonctionnements des appareils électriques disent bien la perte de la maîtrise. Seule la bougie éclaire encore, faible lueur, comme est faible l’espoir de survivre au chaos. Revenu d’un rêve, l’homme tente de garder vivante sa mémoire et sa capacité de sentir qui le font homme.
La madeleine de Proust de l’homme en sursis
Le texte du café, admirablement joué, est à cet égard, la madeleine de Proust de l’homme en sursis. « Café magnifié par l’odeur de la cardamome », qui sait rendre attentif au moment de vie. La dérision, aussi, est le signe de l’esprit encore présent de l’homme. Imaginant ses funérailles, il se hausse sur les marches du public et, laissant parler les vivants, il se rend un bel hommage. Mohamed Rouabhi, jusqu’à la toute fin, assis sur le lit, les yeux perdus dans le vide, nous tient dans la douleur et l’angoisse de cet homme, de ces hommes faits du courage de survivre. Son corps, sa voix, son regard, même les plis de son visage, savent mener le cœur d’un homme vers l’autre. Incarné, avait-on dit. ¶
Fatima Miloudi
Les Trois Coups
Darwich, deux textes, de Mahmoud Darwich
« Discours de l’Indien rouge » (1992), traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, éditions Actes Sud
« Une mémoire pour l’oubli » (1987), traduit de l’arabe (Palestine) par Yves Gonzales-Quijano et Farouk Mardam-Bey, éditions Actes Sud
Mise en scène et scénographie : Mohamed Rouabhi
Avec : Mohamed Rouabhi
Lumière : Nathalie Lerat
Langue des signes : Béatrice Blondeau
Avec la voix de Claire Lasne
Production : compagnie conventionnée Les Acharnés-Mohamed Rouabhi
Coréalisation : Maison de la poésie (Paris), octobre 2009
Chapelle du Verbe-Incarné • 21G, rue des Lices • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 14 07 49
Du 8 au 31 juillet 2010 à 15 h 15, relâche les 13, 20 et 27 juillet 2010
Durée : 1 h 10
16 € | 11 €
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