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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 21:54

Le conquérant de l’ombre


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


C’est à l’occasion du retour parisien triomphal de la production montpelliéraine de « la Flûte enchantée », dans une mise en scène éclairée de Jean-Paul Scarpitta, que j’ai la joie, peu après, de rencontrer ce personnage fellinien qui a le vent en poupe. En effet, présentée au Théâtre du Châtelet en présence du président Nicolas Sarkozy et de son épouse Carla Bruni, cette œuvre a remporté un vif succès. Bien qu’il soit l’artisan de cette belle occasion, Jean‑Paul Scarpitta, personnalité internationale du monde lyrique et cinématographique, et du Bottin mondain, cultive pourtant une certaine discrétion. En résidence à Montpellier depuis 2006, ce créateur initié de l’imaginaire, artiste original aux multiples facettes, est officiellement pressenti pour succéder, en 2012, à René Koering, surintendant de la musique de Montpellier.

Jean-Paul Scarpitta

Habillé de noir, élégant, raffiné, il a l’allure élancée d’un danseur de salon. Les yeux légèrement soulignés de khôl, son visage ouvert reflète une lumière intérieure vibrante. Sa voix douce, cajoleuse, résonne avec le ton feutré des confidences de boudoir. Aimable, attentionné mais déterminé, il se livre avec pudeur et introspection.

Les Trois Coups. — Bonjour, monsieur Scarpitta, d’où vous vient cette passion pour l’art en général ?

Jean-Paul Scarpitta. — Je crois que ça vient par pulsions et convictions. Comment vous dire… finalement le bonheur ne m’a jamais intéressé, mais plutôt la grandeur des êtres qui m’entourent. C’est étrange ce que vous me dites, ça fait partie aussi du bonheur, bien sûr, mais cette grandeur… J’ai toujours envie de transcender la réalité depuis que je suis tout jeune et de la magnifier.

Les Trois Coups. — Quelles sont vos origines ?

Jean-Paul Scarpitta. — Je pense que ma mère a une grande responsabilité, par l’éducation qu’elle m’a donnée, l’amour qu’elle m’a apporté, infini, mon père aussi, mais plus ma mère. Ce sont des gens qui sont partis il n’y a pas longtemps et qui avaient un regard sur le monde et les êtres absolument abandonné, généreux. Ils se sont très vite débarrassés d’eux-mêmes et n’avaient pas vraiment d’ego. Tout était naturel, on n’a jamais eu de problèmes pour grandir, évoluer, devenir des ados ou des adultes. Tout était fait dans un rite de vie. J’ai eu cette chance-là d’avoir ce rapport profond avec eux, et avec elle, qui dédramatisait tout. Elle ne pensait qu’à notre bonheur, mais elle voulait toujours que l’on soit haut et fort, et puis ce regard sur les autres… Cette femme avait un grand sens du sacrifice. Lorsque je l’ai compris, cela m’a donné envie d’aller au bout de certaines réalisations. Mais le grand rêve… c’était surtout d’être chef d’orchestre. Ce que je n’ai pas fait ! Dommage, dommage, mais bon, je suis metteur en scène. J’ai abordé l’opéra, puis la musique. Depuis que je suis enfant, je ne sais pas, mais c’est un état permanent, je danse. Je suis rythmé, rythmique, je suis dans un instinct musical constant.

Les Trois Coups. — Auriez-vous un souvenir artistique de votre enfance à nous offrir ? 

Jean-Paul Scarpitta. — J’ai chanté Carmen dans les choeurs lorsque j’étais enfant, j’avais une voix de soprane, très belle. De fil en aiguille, on m’a donné un petit rôle, très important. C’est celui du petit garçon qui joue aux billes et court partout sur scène. J’étais toujours dans la musique, on me disait marche, marche, mais on ne me guidait pas, et je me laissais aller, c’était très exaltant, c’était une envolée, un très beau souvenir. Le second souvenir est à un concours de piano que j’ai remporté vers 8 ans. J’ai cru que j’étais un grand interprète. À ce moment-là, j’ai ressenti une énergie créatrice phénoménale. J’étais très inspiré, et plus encore… aspiré par ça, mais après… Bon, je n’ai pas… je suis très responsable de ça.

Les Trois Coups. — Votre formation en histoire de l’art, votre parcours dans la photographie et le cinéma semblent habiter la mise en abyme de vos scénographies. Votre regard prémonitoire déroule l’œuvre comme un film et apporte une sensation picturale sobre et lumineuse. Où puisez-vous votre inspiration ?

Jean-Paul Scarpitta. — Il y a d’abord des lumières… La lumière des portes de l’Afrique, cette lumière argentée, toujours… Vous savez, mon grand-père était sicilien, et je le revois encore avec ces dunes de sable qui ondulaient derrière lui. La dernière fois, c’était une vision : il est apparu dans un soleil presque blanc avec ce sable sec et la poussière qu’il soulevait. Il a levé un grand mouchoir blanc de sa poche en s’appuyant sur sa canne pour nous dire au revoir. Nous étions dans une automobile avec ma petite sœur. Ce fut la dernière image de lui, je le savais, et je l’ai dit à ma petite sœur. La lumière, vous savez… c’est prémonitoire, avec la vitesse de la lumière, tout est déjà photographié. La lumière vous annonce toujours des choses. Vous savez que, si on allait aussi vite que la lumière, on pourrait voir comment on vivait au xvie, xviie, etc. Même nous, nous sommes déjà en retard sur notre vie, elle est déjà photographiée. Si on se laisse aller dans la joie de l’instant… c’est un état d’esprit, la joie, car la vie quotidienne est tellement lourde, souvent une tragédie, c’est une douce tragédie, mais une tragédie tout de même. Donc, je me retrouve à chaque fois dans cet état, très attiré et aspiré par la lumière. Je vous suis reconnaissant de m’avoir provoqué et, puisque vous me parlez de ça, la lumière me donne peut-être un don, ce don de prémonition, de voyance. Finalement, on aimerait tellement aller aussi vite que la lumière, même si c’est impossible. Ainsi, quand je revois cette scène avec mon grand-père j’ai compris qu’il mourrait, ça m’arrive souvent ce genre de choses.

Comme quoi, je reste intimement convaincu que le rêve est possible dans l’art, mais pas dans la rencontre avec quelqu’un. Sans l’art, on serait dans un véritable déclin, j’y crois vraiment, car nous sommes dans les méandres de l’esprit et les instincts, et si on n’avait pas la musique, l’art en général, l’art de vivre, que serions-nous ?

« Tous les arts concourent en un seul art, c’est celui de vivre »

Les Trois Coups. — Il semble que le succès de la production montpelliéraine de la Flûte à la capitale soit une exception culturelle, et que cela soit de très bon augure pour Montpellier. Pensez-vous que l’Opéra Berlioz pourra connaître une évolution budgétaire conséquente dans les années à venir et qu’il pourra trouver sa place parmi les grandes scènes européennes, voir internationales ?

Jean-Paul Scarpitta. — Écoutez… Pour moi, quoi qu’il en soit, c’est le but. Quand on est dans cette conviction profonde, quand on se retrouve responsable d’un orchestre national et d’un opéra national, on n’a qu’une envie, c’est la volonté de l’excellence. Aller dans l’excellence, contre vents et marées, avec ou sans argent. Il faut de l’argent, c’est vrai, mais je pense qu’il y en aura et je vais tout faire pour en trouver. C’est une maison merveilleuse, il y a un acquis formidable, un potentiel très riche, très fort. Il y a un théâtre qui a été construit à la force du poignet avec des infrastructures optimales et un orchestre performant de 99 musiciens. J’hérite quand même d’une situation magnifique. Maintenant, j’ai un travail qui est sans doute… Je ne peux pas dire si ça va être facile ou difficile, c’est un grand travail à faire, et je suis décidé à le mener à bien. Comme vous l’avez souligné, ce qui est merveilleux pour Montpellier dans la visite du président de la République, c’est que la symbolique est très forte. Bien qu’il ne soit pas féru d’art lyrique, il a suivi son épouse, mon amie, et il a été touché, enthousiasmé. Il est venu saluer les artistes, a félicité les enfants et a partagé avec nous ce rassemblement spirituel que nous offre la musique de Mozart au-delà de tous les clivages. Regardez, ici à Montpellier, sous l’influence de René Koering, l’état du Festival de Radio France séduit à un niveau international, il y a des productions que Paris nous envie parfois, et une qualité qui existe. Je trouve parfait de démocratiser les différences entre la capitale et la province, même si on n’est pas d’accord avec toutes les productions. Enfin ! Battons-nous, résistons. Je le prends comme un acte politique, dans le sens le plus noble qu’il soit, parce que l’opéra de Mozart est un acte politique, car il dit aux gens : je vais m’adresser à vous parce que vous êtes du peuple, oublions les initiés et les gens d’esprit, mais vous, vous pouvez accéder à ça.

Les Trois Coups. — Vous allez prendre la direction de l’orchestre et de l’Opéra de Montpellier en 2012, quelle sera exactement la répartition des tâches avec René Koering ?

Jean-Paul Scarpitta. — Je commence à faire la saison en 2011-2012, et René Koering passe le relais. Il garde le Festival de Radio France Montpellier sous sa coupe.

Les Trois Coups. — Par ailleurs, en cumulant les responsabilités administratives, comment comptez-vous organiser la gestion du théâtre et de l’orchestre ? Pensez-vous engager un nouvel administrateur et un nouveau directeur musical ?

Jean-Paul Scarpitta. — Absolument, M. Patrice Cavelier, directeur de Radio France Internationale et très proche de Jean-Paul Cluzel, est aussi directeur des ressources humaines, commis de l’État. Il prendra ses fonctions de secrétaire général le 16 novembre 2009 pour travailler aux côtés d’Anne Lafargue. C’est un homme organisé, d’une grande probité, qui va prendre ses responsabilités à côté de moi avec l’accord de René Koering. J’ai hâte de travailler avec lui, pour bien perpétuer la construction de cette maison et le niveau qu’elle appelle. Européen au minimum. Par ailleurs, concernant un nouveau directeur musical, bien entendu, j’ai des idées et des noms, mais chut… !

Les Trois Coups. — René Koering nous a habitués à la modernité de ses choix artistiques, comptez-vous poursuivre cette quête, et quelle image souhaitez-vous donner de Montpellier dans les années à venir ?

Jean-Paul Scarpitta. — Ah oui ! C’est une encyclopédie, un homme de grand savoir, d’une générosité intellectuelle constante. Il a toujours su faire le partage de ses connaissances.

Dans la même optique, je pense que c’est très important, comme dans le temps quand on faisait des commandes d’œuvres, de continuer ce développement de la création. Il y a certainement un Stravinsky ou un Milhaud quelque part… Il faut faire vivre le passé, mais aussi le présent de la création. C’est le nerf de la guerre, c’est un présent fort que l’on projette dans le futur. Je suis là pour ça. Le théâtre a été préparé pour prendre son envol. René Koering m’a proposé au ministère de la Culture et à Georges Frêche, j’ai été ébloui, un peu intimidé, mais je prends la mesure de cette chance. Mais à vous, qui me posez ces questions, je voudrais parvenir à vous faire comprendre que je fais réellement ça pour les autres. J’ai un grand sens du service public et de l’argent des contribuables. Nous avons le devoir humain de dire aux autres : voilà, appréhendez ça. Il faut se débarrasser complètement de soi, car ça donne un grand pouvoir, mais peut développer la vanité. Il faut combattre la vanité, ce n’est pas moral. Je sais que la tâche est lourde, mais mon état musical, intime et constant, m’informe que c’est le moment dans ma vie d’infuser quelque chose. C’est une grande épreuve philosophique et une grande remise en question.

Les Trois Coups. — Quelles œuvres rêveriez-vous de mettre en scène ?

Jean Paul Scarpitta. — J’ai la chance d’être très lié avec Riccardo Muti, qui m’a proposé un Nabucco et un Cosi à Rome, mon plus grand rêve. Une Traviata en juin à Montpellier avec une cantatrice exquise, une vraie Violetta de 28 ans, que m’a conseillée Muti : Monica Tarone. Ce n’est pas la voix, mais l’intériorité.

Il y a aussi Rusalka de Dvorak que j’aime beaucoup, les Noces de Figaro pour clore la trilogie de Da Ponte que j’ai déjà engagée avec Don Giovanni et Cosi, quelques Donizetti, et Puccini… Manon Lescault est une œuvre qui m’émeut particulièrement.

Les Trois Coups. — Un dîner idéal ?

Jean-Paul Scarpitta. — Chez les grands morts, pour l’écriture : Proust, Balzac, Stendhal, Dostoïevski, mais aussi Beaumarchais pour sa Déclaration des droits de l’homme et La Rochefoucault, Sagan toujours, qui n’était pas prétentieuse et ne se croyait pas écrivain. Pour la musique : Mozart, Schubert, Verdi sans doute. Ceux que j’ai eu la chance de rencontrer : Schwarzkopf, Callas. L’idéal serait de mélanger tous ces gens-là, mais surtout de rassembler Proust et Sagan, car elle connaissait tout de lui, par cœur.

Chez les grands vivants : Muti, dont je ne me lasse jamais. Il y a aussi David Frey, pianiste étonnant. C’est un enfant quand il parle au quotidien, mais devant son piano, c’est un vieil enfant, une vieille âme, un phénomène. Il se réalise dans un état perpétuel de musique et deviendra un grand chef d’orchestre. Aux lecteurs, je conseille d’ailleurs son C.D. de Schubert, une pure merveille : les Moments musicaux.

Les Trois Coups. — Une citation qui vous inspire ?

Jean-Paul Scarpitta. — Cette manière qu’à Proust de retrouver le temps. Il trouve que le temps ne doit pas avoir de prise sur l’esprit pour garder notre innocence. Lors de sa mort, Lucien Daudet, fils d’Alphonse, s’est exprimé ainsi en voyant son visage : « Il a retrouvé le temps ! ».

Recueilli par

Praskova Praskovaa

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