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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 14:55

« Je suis une fleur ;
je suis une bombe »


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Avec son titre métaphorique * qui donne à la présence du corps féminin sa brutale beauté, la pièce chorégraphique « Daisy Cutter », créée à L’Odéon, à Nîmes, par la compagnie La Zampa, a produit l’effet escompté : celui de séduire le spectateur pour l’embarquer dans un lieu d’une inquiétante étrangeté.

Une forêt de tiges verticales parfaitement alignées occupe la scène. Posé sur le sol, un socle lourd en métal fige chacune d’elles tandis qu’une boule noire, à des hauteurs diverses, vient interrompre la perfection des lignes. L’esthétique est minimaliste. Mais, pour l’heure, hormis ce lieu indéfinissable, rien de dévastateur. C’est qu’il faut d’abord accoutumer le spectateur, le faire patienter aussi, avant de le dérouter. Rien de bien méchant pour commencer. Ambiance discothèque plutôt. Le corps de chaque danseuse est à son avantage. Déjà, pourtant, le regard du spectateur devient captif de ces quatre femmes, qui, dans une énergie brute, se lâchent et se déhanchent, mains rivées à la ceinture du pantalon ou les seins offerts, sans fard. C’est ensuite une course folle qui semble ne plus finir. Sur le son cristallin d’un carillon, la respiration expulsée des bouches ouvertes et le battement des pieds créent un soubassement musical. On dirait ces femmes prises dans une boîte à musique, quand survient la première collision qui modifie les trajectoires. La projection sur l’écran blanc, en fond de scène, laisse imaginer, dans des formes fluides et mouvantes, les ombres d’un combat de boxe. Ainsi, le corps se dit à la fois objet et sujet, de désir et de violence.

daisy-cutter erik-damiano

« Daisy Cutter » | © Érik Damiano

La suite prend des allures plus angoissantes. Le titre ne fait pas défaut, et, pour surenchérir, la musique industrielle de Patrick Codenys, membre du mythique groupe Front 242, n’est pas de reste, ainsi que les projections vidéo de Bruno Geslin et Romain Tanguy. Atmosphère fantastique, inquiétante, dérangeante, qui déclenche un subtil malaise, provoquant même une crainte manifeste chez le spectateur. Ainsi, dans les deux magnifiques offensives des ballons-projectiles. On s’attend, à tout instant, que chaque danseuse soit atteinte. Même si l’on suppose la perfection du timing, le passage si proche de la corde ou du ballon fait émerger la pensée du danger. Et, quand un ballon percute de plein fouet le dos de la danseuse, statique, au milieu de la scène, la violence du coup devient pour le spectateur lui-même une mise à l’épreuve.

Le corps est le lieu d’un affrontement qui peut tendre au plaisir

L’espace du plateau est un ring, une forêt, un espace géographique mobile. Une belle scène, encore, fait du site un bateau en proie à une tempête quand une danseuse, déplaçant les plots métalliques, façonne un nouvel espace directionnel, constitué de lignes obliques, tandis qu’une projection enrichit la composition de lignes parallèles. Si simple et pourtant d’une belle efficacité. La projection joue du regard. Elle attire et se dérobe. Elle laisse deviner les corps et les renvoie à l’obscurité de la scène. Ainsi de ces trois corps colorés ou de la femme nue qui découvre son entrejambe qu’on laisse imaginer. Le corps est le lieu d’un affrontement qui peut tendre au plaisir. Une danseuse, harcelée par la projection d’un fluide auquel elle tente d’échapper, s’en libère et l’intègre comme force à part entière, dans une danse de derviche tourneur, transformant ce lasso lumineux en points d’énergie pure sur le front et les paumes de ses mains. Magali Milian et Romuald Luydlin, les chorégraphes de La Zampa, nous ont conté, dans un décor aussi inquiétant parfois qu’un film de Murnau, un étrange combat. « Je suis une fleur ; je suis une bombe », dit une danseuse, à l’accent slave, au terme du parcours. Ces phrases antithétiques condensent le spectacle. 

Fatima Miloudi


* Le système explosif BLU-82B/C-130, surnommé le « Daisy Cutter » lors de la guerre du Viêt Nam et « Commando Vault » lors de la guerre d’Afghanistan, est une bombe conventionnelle de 6 800 kg transportée par un avion C-130.


Daisy Cutter

Chorégraphie : Magali Milian, Romuald Luydlin

Compagnie La Zampa

Avec : Lia Dimou, Solène Garnier, Vilma Pritinaité, Hélène Rocheteau

Musique : Patrick Codenys

Vidéo : Bruno Geslin, Romain Tanguy

Scénographie : Marc Lainé

Création lumière : Pascale Bongiovanni

Réalisation, régie son : Valérie Leroux

Régie générale : Daniel Gimenez-Frontin

Administration : Pierre Duprat

Coordination : Christel Olislagers

Production/diffusion : INCIPIT, Mariène Affou et Caroline de Saint-Pastou

Spectacle accueilli en résidence de création au Théâtre de Nîmes

L’Odéon • 7, rue Pierre-Sémard • 30000 Nîmes

Réservations (Théâtre de Nîmes) : 04 66 36 65 10

Jeudi 17 et vendredi 18 décembre 2009 à 20 heures

Durée : 1 heure

16 € | 14 € | 12 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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