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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 15:46

La belle est la bête


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Il te happe, te fait rêver et te met chaos. « Créatures » est un spectacle puissant et étrange qui échappe aux cases / cages de la raison. C’est aussi une rencontre entre les corps, les sons et le silence. Une belle rencontre entre D’ de Kabal et Émeline Pubert.

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« Créatures » | © Cyrille Choupas

Avec ses « Sujets à vif », la S.A.C.D. crée des espaces de défrichage et de métissage. On ne s’étonnera pas d’y découvrir cette année la création d’un expérimentateur tel que D’ de Kabal. Il signe cette fois Créatures en collaboration avec la danseuse Émeline Pubert : nouveaux croisements. Et, de fait, ce qu’il y a d’intéressant dans les spectacles de D’ de Kabal, c’est qu’on ne sait jamais tout à fait à quoi s’attendre. S’ouvrant de nouvelles sentes dans les forêts de l’imaginaire, il nous invite toujours à des voyages.

Or, ici, le voyage est radical, au-delà des références et des discours. Bien sûr, on pourrait distinguer ici un propos sur notre peur de l’autre : peur urbaine des créatures du bitume, peur qu’éprouve l’homme « policé » (1) face à celui qui « dysfonctionne ». On lirait encore dans Créatures une réflexion sur l’homme sauvage et l’homme en cage (mentale ?). Cependant, la proposition va bien au-delà : au-delà des catégories, du langage. On bascule ailleurs : là, nous attendent des émotions, des images, des associations, des souvenirs immémoriaux. Dans le duo que forment D’ et Émeline Pubert, l’un rêvera ainsi d’une Ève serpentine aux prises avec un Adam déjà maître d’un espace, un autre imaginera l’homme et la bête à moins que ce ne soit le prédateur et sa proie. La lecture reste en fait heureusement ouverte.

De fait, artiste de la verve et du verbe, D’ de Kabal a su pourtant y renoncer d’une certaine manière. Grâce à une beat box, il fait entendre ce qu’on a oublié de percevoir : le souffle des bêtes, le pas feutré du danger, le bruit d’un désir. Mieux, il fait écouter le silence. Nous voilà alors aux aguets comme ces créatures qui évoluent sur scène, à l’affût du moindre geste. Nous sommes elles, nous nous reconnaissons confusément dans ce rituel de la sauvagerie. C’est d’autant plus vrai que la chorégraphie joue sur le refus du visage (de l’identification) : les interprètes sont en effet parfois de dos, ou de profil, cachés par de longues dreads qui les font se ressembler. Et qui sait si leurs visages ne sont pas les nôtres ? En tout cas, la pulsion scopique (2) est très violente, et aucun quatrième mur ne nous isole de l’action.

La transparence et l’obstacle

De fait, le dispositif scénographique, dépouillé à l’extrême, nous recentre sur l’essentiel. Sur scène, on découvre seulement une cage transparente. Nul recoin donc où se cacher, comme dans un zoo dont nous serions les visiteurs. La cage abrite D’ de Kabal : territoire ou geôle, elle permet et interdit en même temps le contact. L’issue en est étroite : est-il seulement possible d’en sortir ? On s’y cogne comme on s’y effleure. Les deux créatures s’y reflètent, ce qui accentue le jeu de parenté et de différence entre elles, déjà mis en scène dans les gestes et déplacements. On décèle ainsi un dialogue entre le féminin et le masculin, une carnation pâle et une peau noire ; la fragilité et la massivité d’un corps replié. Altérité et ressemblance. Ajoutons que le spectacle est joué en extérieur à Avignon faisant dialoguer ainsi nature et éléments architecturaux : un plus.

L’histoire de Créatures (car il y a une histoire qui laisse pantelant) est donc d’une simplicité biblique, ou darwinienne : elle en tire sa force. Elle passe par notre part la plus enfouie, animale, pour introduire une réflexion anthropologique, politique et une dimension onirique. Dévorant. 

Laura Plas


(1) Policé : lié à la « polis » (en grec, la cité), domestiqué par les lois de la société et de sa police ?

(2) Pulsion scopique : désir violent de voir.


Créatures, de D’ de Kabal et Émeline Pubert

R.I.P.O.S.T.E • 19, avenue de la Porte-Brunet • 75019 Paris

01 44 84 72 20

Site : www.D2kabal.com

Conception et interprétation : D’ de Kabal et Émeline Pubert

Regard extérieur : Farid Berki

Son : Thierry Cohen

Collaboration artistique et communication : Véronique Felenbok

Diffusion : Antoine Blesson

Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph • 16, rue des Lices • 84000 Avignon

Lien de réservation :

http://www.forumsirius.fr/orion/fstavignon.phtml?spec=55

Du 8 juillet au 14 juillet 2013 à 11 heures, relâche le 11 juillet

Durée : 40 minutes

De 14 € à 17 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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