Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 02:37

Un rire passé à l’acide


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Ce qui a séduit Jean-Louis Benoit chez Courteline, c’est précisément son aversion pour les machines à théâtre sophistiquées à la Feydeau et son aptitude à « faire court ». D’où l’idée de monter trois de ces « tranches de vie » à la suite, bien saignantes…

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« Courteline, amour noir » | © Antoine Benoit

On connaît mal Courteline. Souvent on le prend pour un auteur de vaudevilles alors que rien ne lui est plus étranger. Certes, il place le couple sous sa loupe indiscrète et son théâtre est aussi cruel que drôlissime. Mais on aurait fort à faire pour trouver l’amant dans le placard ou la belle‑mère dans le salon. Ce qui l’intéresse, ce sont les duels entre ces animaux cannibales que sont l’homme et la femme. Ces passes d’armes que l’on appelle habituellement scènes de ménage, raccourcis de vie où se révèle l’âme humaine dans toute sa petitesse et sa noirceur.

Comme l’environnement n’intéresse pas Courteline, Jean‑Louis Benoit a conçu un décor unique pour les trois saynètes : un appartement années 1950 (comme d’ailleurs les costumes et les coiffures, formidables !) qui semble tout droit sorti d’un livre d’images. On y voit la cuisine et la table de salle à manger avec les accessoires indispensables : cubi de vin rouge et vaporisateur à tout faire, insecticide, déodorant, nettoyant multi‑usage (à la lettre puisqu’il deviendra arme de séduction comme de guerre…).

Tout part en quenouille…

On y voit aussi l’alcôve avec le lit conjugal, le rideau servant d’entrée et de sortie des artistes, très habilement. La porte, évidemment, la fenêtre, le poêle et une casserole destinée à recueillir le goutte‑à‑goutte qui tombe du plafond : tout part en quenouille… On n’est pas chez les bourgeois, mais chez de petites gens qui ont déjà quelque chose : écrivains rémunérés à la ligne, par exemple. Autre élément important de ce décor, le bruit, celui du tonnerre, c’est le diable qui bat sa femme…

Dans « la Peur des coups », un couple rentre d’une soirée, et la dispute commence : elle aurait, selon lui, accepté les avances d’un militaire, se serait comportée comme une « fille », aurait attiré l’opprobre sur le ménage… Elle, au lieu de se défendre, n’a de cesse de montrer que ce ne sont là que rodomontades et de prouver qu’il n’est qu’un pleutre bien incapable de défendre son honneur…

Le calcul intéressé à l’œuvre

Avec « la Paix chez soi », c’est l’âpreté au gain qui est mise en évidence, le calcul intéressé à l’œuvre. Le couple est uni par le portefeuille, mais chacun tire la couverture à soi.

Enfin, la plus connue, et sans doute la plus contemporaine des trois pièces, présente un parasite venu fort malencontreusement chez « les Boulingrin » dans l’espoir de s’y installer. Ces derniers qui, loin de correspondre à l’image du couple attendu de bourgeois tranquilles, vont se révéler des parangons de violence et de haine conjugale. Le pauvre homme tombe en pleine scène de ménage avec armes blanches, essuie les plâtres au sens propre, tombe les fesses sur le poêle, dégringole de la chaise retirée par mégarde et finit dans l’explosion générale.

Humiliation et d’entourloupe mises à nu

Certes, le prétexte est maigre et les trois intrigues réduites à leur plus simple expression. Ce qui est à la fois passionnant, effrayant et pourtant formidablement drôle, c’est la complexité des âmes qui se révèle dans ses replis les plus sinueux et les moins sympathiques, les stratégies d’humiliation et d’entourloupe mises à nu. Et la capacité de Jean‑Louis Benoit à en ajouter des tonnes, donnant à ces tableaux fort noirs une dimension surréaliste qui nous fait entrevoir la proximité d’Alfred Jarry.

Les comédiens, bien sûr, s’en donnent à cœur joie, et il faut ici saluer leur prestation. Car ce spectacle requiert une énergie considérable : une heure et demie à osciller entre hurlements, courses‑poursuites et immobilité calculatrice et malveillante… Le temps d’une mimique adressée au public, et c’est reparti ! Bravo les artistes… 

Trina Mounier


Courteline, amour noir, de Georges Courteline

« La Peur des coups », « la Paix chez soi », « les Boulingrin »

Mise en scène : Jean-Louis Benoit

Avec :

– dans « la Peur des coups » : Thomas Blanchard, Ninon Brétécher

– dans « la Paix chez soi » : Sébastien Thiéry, Valérie Keruzoré

– dans « les Boulingrin » : Thomas Blanchard, Sébastien Thiéry, Valérie Keruzoré, Ninon Brétécher

Scénographie : Laurent Peduzzi

Lumières : Olivier Tisseyre

Régie générale et son : Jérémie Tison

Costumes : Marie Sartoux

Maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar

Les Célestins de Lyon • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Réservations : 04 72 77 40 00

Du 24 avril au 5 mai 2012 à 20 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi et le 1er mai 2012

Durée : 1 h 35

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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