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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 17:25

Attention, ceci n’est pas
une correspondance :
c’est une épopée !


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


La lecture d’une correspondance est un exercice qui peut sembler fastidieux, voire aride, souvent dévolu à la personne mythique de l’historien ou de l’archiviste fleurant bon le parfum de noisette du parchemin. La correspondance Jouvet-Copeau, parue aux « Cahiers de la N.R.F. », n’est rien de cela. Elle se lit le sourire aux lèvres, en véritable roman de l’aventure théâtrale.

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Louis Jouvet | © D.R.

Il était une fois l’histoire d’une amitié passionnelle entre deux immenses hommes de théâtre. Lorsqu’ils se rencontrent, si l’un déjà reconnu, le second n’est encore que l’embryon du comédien merveilleux qu’il deviendra par la suite. De 1911 à 1949, date de la mort de Jacques Copeau, les lettres échangées sont imprégnées de leur relation si particulière, dont la détérioration sera l’objet de très longs passages tentant de démêler les fils de l’incompréhension qui les tient séparés.

Comme l’on s’y attend, ces missives évoquent, dans un grand souci du détail, les nombreux projets de théâtre que nourrissent les deux hommes à travers l’aventure du Vieux-Colombier, même pendant les difficiles années de guerre. Le lecteur ne peut que rester étonné devant les compétences techniques de Louis Jouvet, qui fut d’abord technicien de théâtre, régisseur à toute épreuve et ne cessant jamais son travail de recherche des aménagements scéniques et, surtout, de l’éclairage. Un matériau théorique extraordinairement fécond – schémas, idées, bricolages… – se puise ainsi au fil de ces pages, Jouvet envoyant, même depuis le front, de nouvelles idées d’aménagement scénique à son « cher patron », qui les lui discute en réponse.

Si l’homme de théâtre trouvera ainsi dans cette correspondance un intérêt évident, il est manifeste par ailleurs que l’ouvrage ne saurait être réduit à cette seule dimension. Les très nombreuses lettres échangées durant les années de guerre (125 lettres conservées) sont en vérité passionnantes à plusieurs égards. Copeau, resté à l’arrière, dans les administrations du ministère de la Guerre, détaille également ce monde particulier, souvent connu des seuls spécialistes de la Grande Guerre. Jouvet, quant à lui, titulaire d’un diplôme de pharmacien, est affecté aux unités d’infirmerie après avoir passé un certain temps « simple bibi ». Il nous offre donc des descriptions, souvent pittoresques, d’un univers de la guerre dont nous avons peu l’habitude. Et puis, il faut bien le dire, Jouvet reste Jouvet : on ne peut s’empêcher d’entendre sa voix lorsqu’on le lit, et lui ne peut s’empêcher, depuis les bombardements, de relever des répliques cocasses : « Autre citation – qui vient d’un autre manilleur, très brun, très froid et très grand : “Ah oui ? Eh bien je l’em… et s’il court autant que je l’em…, on ne l’arrêtera pas demain matin, tu sais.” » *. On se surprend à éclater de rire, là où l’on a ordinairement l’habitude de sentir l’estomac se nouer.

Un appareil de notes et un lexique très riches

L’historien en aura aussi, donc, finalement, pour son argent, tant les lettres regorgent d’informations inhabituelles puisque vues par les yeux d’hommes de théâtre, s’intéressant aux postures, tons de voix, vocabulaire et autres particularités concrètes et portées par les habitudes des hommes plongés dans la guerre. Mais il n’y a pas que les années 1914-1918 qui sauront intéresser les historiens puisque, tel un roman, cette correspondance ne cesse de convoquer les plus grands personnages de l’époque : Gaston Gallimard, Paul Claudel, André Gide, Léon‑Paul Fargue, Alain Fournier… Tous seront impliqués, à un moment ou à un autre dans l’aventure du Vieux-Colombier, de sa troupe et de son école. Le travail de recherche et de documentation d’Olivier Rony, qui a su ne pas se décourager devant la masse colossale de lettres (319 au total), n’en fait que relever l’intérêt avec un appareil de notes et un lexique très riches et d’une précision chirurgicale.

Le lecteur non historien, en revanche, lui, retiendra peut-être avant tout les facettes humaines de ces hommes qui sont pourtant des légendes. Les tracas hypocondriaques de Louis Jouvet, sa fragile confiance en lui et la tendresse infinie dont il est capable ; la confiance aveugle de Jacques Copeau, sa foi catholique d’intellectuel, sa très fidèle générosité, et son exigence au bord de la tyrannie, sous laquelle se dissimule une sensibilité troublante.

Sans jamais nous tomber des mains, le livre nous fait parcourir une triple aventure. Celle d’une amitié qui s’enflamme, se nourrit, puis se délite dans l’incompréhension ; celle d’une révolution théâtrale avec la création, le remaniement, l’exportation (aux États-Unis) et la passation du théâtre du Vieux-Colombier ; et, enfin, celle, plus sous-jacente mais néanmoins passionnante, de la vie intellectuelle d’un pays, voire d’un monde, dans lequel les idées et les talents qui bouillonnaient cherchaient à unir leurs forces pour servir la création. 

Lise Facchin


* Lettre 25, page 106.


Correspondance. 1911-1949, de Jacques Copeau et Louis Jouvet

Édition établie, présentée et annotée par Olivier Rony, Gallimard, coll. « Les cahiers de la N.R.F. », Paris, 2013, 784 pages, 45 euros

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Les-Cahiers-de-la-NRF/Correspondance18

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Publié par Les Trois Coups - dans Livres | Revues | D.V.D.
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