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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 18:50

Mise en espace des corps à la Mousson d’été

 

Après la journée des huis clos, un dégourdissement des membres ankylosés s’imposait. Dans un souci permanent de ses hôtes, la Mousson d’été consacre alors sa troisième journée au corps, sous toutes ses formes. Courbé dans « Corps étrangers » de Stéphanie Marchais, violenté dans « Démon » de Maria Efstathiadi, et rigide dans « Des cadavres qui respirent » de Laura Wade.

 

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« Corps étrangers »

© Gérard Charut | « l’Est républicain »

 

Les souffles se coupent à son passage, les corps se contractent, comme pour lui laisser une place, au cas où il voudrait s’asseoir. C’est un géant courbé, plié en deux, bossu, qui emprunte l’allée pour enfin monter sur scène. On sent que Gilbert David a déjà prêté ses traits, et sa voix, à la malheureuse créature des Corps étrangers de Stéphanie Marchais. Il psalmodie presque la misère de son personnage, en des monologues poignants, mais jamais tout à fait désespérés. C’est d’ailleurs ce qui fait la beauté de ce spectacle, cette humanité à toute épreuve du géant malmené par les autres, par ceux qui sont « normaux » et qui le regardent comme un phénomène étrange, menaçant. Autour de lui s’agitent deux hommes, des médecins à l’éthique plus que douteuse, mus par le désir de s’approprier le corps monstrueux, d’en faire une attraction pour curieux malsains. Daniel Berlioux, qui incarne le plus malfaisant des deux, est saisissant de vérité : sa voix aiguë, modulable à souhait, fait ressortir tout le caractère pernicieux du personnage, et son jeu dynamique achève de donner vie au voyou sans cœur si bien ciselé par les mots percutants de Stéphanie Marchais.

 

Le corps n’est donc pas forcément lieu de réjouissances à la Mousson d’été ! Dans Corps étrangers, mais aussi dans la seconde lecture de la journée, celle de Démon de l’auteure grecque Maria Efstahiadi, l’enveloppe charnelle est même le lieu de l’étranger en nous, de la menace qui sourd au plus profond de chacun. Inspirée des Démons de Dostoïevsky, l’héroïne de Maria Efstahiadi, Matriocha, nous livre le viol qu’elle a subi, dans une confession qui est le pendant de celle du violeur, Nicolaï Vsévolodovitch Stavoguine, qui apparaît dans le texte du romancier russe. Mais « pourquoi tant de mensonges dans cette confession ? ». En une longue mélopée, l’actrice Catherine Matisse dessine les traits psychologiques de la victime, plus proche de la Lolita de Nabokov que de la vierge effarouchée imaginée par Dostoïevsky. Jouant sur trois tonalités vocales bien distinctes, qui donnent l’impression d’un dédoublement de personnalité, l’actrice fait parler la petite fille de douze ans qu’elle était alors, la femme qu’elle est aujourd’hui, et l’homme, cause de ses plus grandes peines, mais aussi de ses plus grandes joies. Les voix finissent par se confondre, par s’entrelacer en une fusion qui ne tarde pas à devenir insoutenable. En plus d’un texte qui s’enroule sur lui-même, sans tenants ni aboutissants, les poses lascives prises par l’actrice, au lieu de choquer, agacent le spectateur qui a hâte d’arriver au bout du calvaire de Matriocha.

 

Pour se remettre de la lecture précédente, il fallait bien toute la légèreté de l’écriture de Laura Wade, et l’humour absurde à souhait de ses Cadavres qui respirent. Comment aurait-on pu soupçonner la charge comique de ces cadavres très paradoxaux, qui sont en fait des « hommes qui ont perdu leur joie » ? C’était impossible, sans doute, car on n’aurait pu imaginer que les moribonds soient une présence-absence, un simple fil conducteur entre des scènes presque entièrement indépendantes les unes des autres. On y croise une femme de chambre d’un hôtel miteux, spécialiste dans la découverte de cadavres ; un mécanicien devenu hystérique suite à une funeste découverte, flanqué d’un apprenti benêt et d’une femme pour le moins encombrante ; et enfin, un couple bien mal en point, le mari étant battu par sa femme montée sur ressorts, virevoltante de colère, suite, peut-être, à la découverte d’une femme morte dans des buissons. Parfaitement mises en espace, bien mieux d’ailleurs que l’ensemble des lectures auxquelles nous avons assisté jusqu’à maintenant, des situations cocasses s’enchaînent, dans une allure décontractée, un esprit bande dessinée qui réjouit nos yeux redevenus enfantins. Avec leurs costumes bien colorés, un jeu au ridicule délicieux, emphatique, les acteurs font bien plus que lire leur texte : on les sent emportés par le ton décalé de Laura Wade, qui nous fait terminer la journée en beauté. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Corps étrangers, de Stéphanie Marchais

Dirigé par : Véronique Bellegarde

Avec : Stéphanie Béghain, Daniel Berlioux, Gilles David, Philippe Fretun, Odja Llorca et Baya Rehaz

Le 26 août 2010 à 14 heures

Lecture gratuite

Démon, sostenuto assai cantabile, de Maria Efstahiadi

Texte français d’Anne-Laure Brisac

Dirigé par : Laurent Laffargue

Avec : Catherine Matisse

Le 26 août 2010 à 18 heures

Des cadavres qui respirent, de Laura Wade

Texte français de Blandine Pélissier et Kelly Rivière

Dirigé par : Michel Didym, assisté de Maya Boquet

Avec : Quentin Baillot, Cécile Bournay, Antoine Gouy, Catherine Matisse, Charlie Nelson, Stéphane Varupenne et Marion Verstraeten

Musique : Daniel Largent

Abbaye des Prémontrés • 54431 Pont-à-Mousson

Réservations : 03 83 81 20 22

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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